L’Année France-Corée – Unsuk Chin à Berlin – György Ligeti – La plaque Henri Dutilleux – La plaque Maurice Le Roux – Le cabaret polisson

 

Il fallait bien la très grande scène de Chaillot pour accueillir le somptueux Jongmyo jereak, spectacle rituel du National Gugak Center, le temple des arts traditionnels créé à Séoul en 1950. C’est l’avant-goût d’une Année France-Corée d’une exceptionnelle richesse et d’une très grande diversité dont Henri Loyrette, l’ancien patron du Louvre, assure la présidence, côté français.

Ce Jongmyo jereak rutilant est aussi une fête musicale où frémissent les percussions, où interviennent des flûtes coréennes, dont la sonorité s’apparente au shanaï indien. Pour ce gala d’ouverture avec discours obligés (dont celui de notre ministre de la culture, déchiffré péniblement, et celui de notre ministre des affaires étrangères, comme s’il était improvisé) et traductions d’usage, certains spectateurs épuisés s’éclipsèrent plus ou moins discrètement. Il faut leur rappeler que, comme à Bayreuth, l’extase ne survient que grâce à une grande patience… Après une seconde représentation, les quelque cent artistes (danseurs, chanteurs et musiciens) sont repartis vers leur Extrême-orient natal. Le rituel n’est pas une pratique quotidienne ; d’ailleurs le spectacle sublime auquel nous avons eu la chance d’assister n’est donné à Séoul qu’une fois par  an, mais depuis cinq cents ans…

 

Des profondeurs de cette danse, cinq siècles vous contemplent © Seo HK

Des profondeurs de cette danse, cinq siècles vous contemplent © Seo HK

 

La naissance de la lumière selon Bang Hai Ja, au Musée Cernuschi © Bang Hai Ja/J-M. Barbut

La naissance de la lumière selon Bang Hai Ja, au Musée Cernuschi © Bang Hai Ja/J-M. Barbut

Sur le carreau du Temple

Les Coréens, comme les Japonais, leurs meilleurs ennemis, sont des gens sérieux et ils n’ont pas ménagé leurs efforts pour que les populations françaises prennent connaissance de leurs diverses activités, y compris leurs marionnettes (présentées au Théâtre de la Ville), leurs photographes (à l’affiche de Chambord et de Saint-Etienne), leur cinéma (à Paris, au Forum des Images et à la Cinémathèque, à Nantes également), leur gastronomie (à Paris, sur le Carreau du Temple), leurs peintres (peintres coréens en France au Musée Cernuschi), leurs céramistes (au musée parisien des Arts décoratifs). Avec quelques autres variations non moins passionnantes au Centre Pompidou-Metz, au Musée Guimet, au Musée du Quai Branly.

Quant à notre chère musique contemporaine, elle sera représentée par Unsuk Chin dont le Festival d’Automne nous propose un « Portrait » en cinq concerts (7 et 10 octobre à la Maison de la Radio, 27 novembre à la Cité de la Musique), abondance justifiée par la place qu’occupe cette compositrice, née à Séoul le 14 juillet 1961, dans le panorama de la création musicale internationale.

 

Aux bords de la Spree

À vingt-cinq ans, Unsuk Chin s’est installée en Allemagne pour travailler avec György Ligeti, professeur idéal, à l’époque où ce maître, auteur d’un Grand macabre qui fit grand bruit jadis à Garnier, projetait d’écrire un opéra inspiré par Alice au pays des merveilles d’après le roman de Lewis Carroll. Mais ce n’était qu’une idée que Ligeti n’a pas eu le temps d’exploiter ; et c’est Unsuk Chin qui composa finalement cette Alice, qui, comme on peut l’imaginer, laissa les Britanniques  dubitatifs, mais que j’ai vue et entendue avec un grand plaisir, il y quatre ans, au Grand Théâtre de Genève. Unsuk Chin, qui participa à Metz à la dernière session du Centre Acanthes, est désormais berlinoise – et Dieu sait si, aux bords de la Spree, elle se trouve en  bonne compagnie !

 

Une autre Corée

Malgré tous ses trésors, la Corée n’est pas encore une vraie destination touristique pour nos compatriotes. Pour ma part, j’ai eu la chance d’en percevoir les richesses il y a plusieurs décennies, lorsqu’au nom de l’Institut des musiques comparées de Berlin (Berlin, tiens !) et à la demande d’Alain Daniélou, j’avais organisé la venue en Europe d’un magnifique ensemble de musique et de danse traditionnelles. C’était le temps où, en balade dans les rues de Séoul, un Européen était dévisagé avec surprise. Vingt ans plus tard, de retour à Séoul avec l’Orchestre National, je découvris une autre Corée, en voie d’occidentalisation. L’année France-Corée devrait permettre de mieux situer ce pays entre deux mondes, deux époques, deux cultures…

 

La troupe d’art folklorique de la Ville de Pocheon (DR)

La troupe d’art folklorique de la Ville de Pocheon (DR)

 

Henri Dutilleux : lavé de tout soupçon !!! © Claude Samuel

Henri Dutilleux : lavé de tout soupçon !!! © Claude Samuel

La polémique Dutilleux

J’apprends par le papier de l’un de mes confrères qu’une plaque a finalement été apposée sur la maison de l’Ile Saint Louis où, comme le note le texte de la plaque, « vécut avec son épouse, la pianiste Geneviève Joy, le compositeur français Henri Dutilleux, Grand-Croix de la Légion d’honneur, 1916-2013. » Finies les polémiques qu’avait provoquées bien inconsidérément Christophe Girard, le maire du 4e arrondissement, par ailleurs le fossoyeur de nos concours internationaux dans sa précédente fonction…

Et je saisis cette occasion pour rappeler que le Centenaire Dutilleux est dans quatre mois. Sans espérer des manifestations aussi somptueuses présidées à un aussi haut niveau que l’année coréenne, on peut souhaiter que l’hommage passe les ponts de l’Ile Saint Louis, où je pris naguère cette photo…

 

L’enfant du pays

Les plaques sont-elles le signe d’une reconnaissance posthume, et tardive ? Une annonce m’apprend qu’une plaque vient d’être dévoilée à Saint Michel en l’Herm, charmante petite cité vendéenne, pour rappeler les mérites d’un enfant du pays : le compositeur et chef d’orchestre Maurice le Roux (1923-1992) qui fut initié après la dernière guerre aux nouvelles techniques de la modernité dans la fameuse classe d’Olivier Messiaen. Par ses livres et par son action, notamment à la tête de l’Orchestre National, il s’efforça de transmettre son admiration sans réserve pour la musique de Monteverdi et de Moussorgski. Et je ne fus pas le dernier à bénéficier de ce message, notamment au cours des séjours que je fis dans le petit village qu’il avait préservé à proximité de Grignan (passage obligé de la marquise de Sévigné) où je pris quelques photos…

À lire : l’ouvrage joliment écrit et illustré, récemment publié aux éditions joca seria, que son fils Patrice vient de lui consacrer.

 

Maurice Le Roux, un vendéen face au Ventoux… © Claude Samuel

Maurice Le Roux, un vendéen face au Ventoux… © Claude Samuel

Ces dames de petite vertu

C’est une exposition dont on sait, dès son ouverture au Musée d’Orsay, qu’elle fera un malheur, et son titre plaide en faveur d’un raz-de-marée : Splendeurs et misères – Images de la prostitution, 1850-1910. Très vaste sujet où se retrouvent les littérateurs, les peintres, les sociologues et les politiques, lesquels ont tranché définitivement : la prostitution est un délit…

Quant à Toulouse-Lautrec, Degas, Van Gogh, Renoir et Picasso, ils sont les complices de ces dames de petite vertu. Pour notre bonheur (et quel bonheur dans les salles d’Orsay ! Et quel impressionnant accrochage !), ils ont observé et transmis à leur façon les épisodes de vies dissolues, dont la Nana de Zola est un superbe exemple. La prostitution, tantôt joyeuse, tantôt sordide, avec ses codes, ses uniformes, ses lieux de perdition.

À signaler : des petits cabinets secrets (interdits au moins de 18 ans) où l’on nous montre (photos et films à l’appui), la réalité crue de cette pratique. Moins crue, cependant, que les images (non censurées) que nous offrent quotidiennement certains programmes télévisés.

Quant à la musique, on peut la traquer dans les coulisses de l’Opéra où de dignes messieurs en haut-de-forme lutinent des petites danseuses en mal de protecteur. Mais aussi sur la scène, dans quelques œuvres chéries du répertoire, Traviata, pas exemple…

Exposition à visiter jusqu’au 17 janvier – agrémentée de quelques manifestations : concerts (Felicity Lott, le jeudi 1er octobre), opéras filmés (Manon, ce dimanche 27 septembre), de « causeries ».

 

D’Aristide Bruant à Yvette Guilbert, le  répertoire polisson de Nathalie Joly © Sophie Boegly-Musée d’Orsay

D’Aristide Bruant à Yvette Guilbert, le
répertoire polisson de Nathalie Joly © Sophie Boegly-Musée d’Orsay

Le Café polisson

Enfin, ne pas rater le « Café polisson » (prochaines représentations le samedi 3 et le samedi 10 octobre à 16 heures, le jeudi 15 octobre à 20h.30), et ses truculentes évocations d’une Belle Epoque totalement décomplexée.

Les quatre interprètes de cette plongée dans le vice sont épatants : la chanteuse Nathalie Joly, son pianiste (et chanteur aussi) Jean-Pierre Gesbert, Louise Jallu, un peu chanteuse et virtuose du bandonéon et Bénédicte Charpiat, danseuse si l’on veut,  au sexe indéterminé… On ne s’ennuie pas au Café Polisson et les spectateurs, hier soir, en redemandaient. Vive la liberté !
 
 
 
 
 
 
 
couv diapason réduite (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason de septembre 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 20 février 1816 : Création du Barbier de Séville »
 
 
 
 
 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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