Bartók, finno-ougrien – La Marseillaise, hymne-citoyen – La liberté du créateur – Les esthètes – Claude Levi-Strauss

 

Le mois dernier, le « mur de la honte » dressé à la frontière hongroise me renvoyait à Béla Bartók, exilé politique volontaire. Cette semaine, les propos totalement inappropriés de Nadine Morano qui ont envahi les colonnes de la presse écrite et les écrans de télévision me conduisent de nouveau du côté de Bartók.

Bartok fayard (2)Célèbre lettre de l’auteur de la Musique pour cordes, percussion et célesta à son amie bâloise Annie Müller-Widmann (13 avril 1938) : « Avant-hier, justement, j’ai reçu le fameux questionnaire avec diverses questions sur les ascendants et autres, puis : « Etes-vous de sang allemand, d’une race apparentée, ou non-aryen ? » Bien entendu, ni Kodaly ni moi n’avons rempli ce questionnaire ; notre opinion est que de telles questions sont contraires au droit et à la loi (C’est bien dommage, d’ailleurs, car les réponses auraient pu être l’occasion de plaisanter un peu, nous aurions pu dire par exemple que nous ne sommes pas aryens — car (à en croire mon dictionnaire), selon les conclusions définitives, « aryen » signifie « indo-européen », or, nous, Hongrois, sommes des Finno-ougriens, voire des Turcs du nord, en tout cas pas des Indo-européens, et par conséquent pas des Aryens »…

Pour davantage d’informations sur ce sujet douloureux, lire d’urgence l’ouvrage très complet (1040 pages !) et parfaitement argumenté (couronné par un Prix des Muses en 2013) publié aux Editions Fayard que Claire Delamarche a consacré à la vie et aux œuvres de notre grand compositeur finno-ougrien.

 

Le citoyen de Genève

Oui, certains mots doivent être utilisés avec une grande circonspection et leur usage abusif, fréquent dans les communiqués qui tombent sur l’écran de mon ordinateur, m’exaspère : on me vante les mérites d’un « festival citoyen », on me parle d’une démarche musicale «citoyenne». Le Robert dit, dans sa grande objectivité, « citoyen : celui qui appartient à une cité », exemple : « Jean-Jacques Rousseau, le citoyen de Genève ». Le Littré s’engage davantage : « dévoué aux intérêts de son pays ». Notre Marseillaise, hymne citoyen, ne dit pas autre chose. Quant à étendre le terme à nos modestes activités artistiques, c’est un peu excessif.

Autre formule dans l’air du temps, à tel point que notre Ministre de la Culture, victime elle aussi des « mots-valise », l’intègre dans l’article premier d’un projet de loi soumis à nos élus : « La création artistique est libre », et le distingué rapporteur du texte à l’Assemblée nationale insiste lourdement : « Il est crucial d’en faire une liberté fondamentale. »

Le peintre est libre de ses dessins, de ses couleurs, encore faut-il qu’une galerie ou un musée l’expose. Le cinéaste est libre du contenu de ses films, encore faut-il que les financeurs participent à l’aventure ; le compositeur est libre de ses notes, consonances et dissonances, mais trouvera-t-il un éditeur pour imprimer ses partitions et, plus difficile encore, un orchestre pour les exécuter ? Fonder une politique culturelle sur la liberté (fondamentale) est purement illusoire. À moins qu’en référence (un peu limitée, il faut l’avouer) aux caricatures iconoclastes, on se borne à défendre la mémoire des dessinateurs assassinés de Charlie. Faut-il une nouvelle loi pour le proclamer ?

 

Tikhon Khrennikov (1913-2007), le gendarme de la musique (DR)

Tikhon Khrennikov (1913-2007), le gendarme de la musique (DR)

L’art dégénéré

Bartók, lui, aurait à bon droit défendu la liberté du créateur quand Hitler envoya dans ses camps les représentants de l’art dégénéré, quand Staline, par l’intermédiaire du sinistre Jdanov et de Khrennikov, le servile président de l’Union des Compositeurs, mit à l’index toute une génération de compositeurs inventifs. Le rédacteur autorisé des Izvestia se donnait alors bonne conscience : « Le temps n’est plus où l’on composait de la musique pour un cercle d’esthètes (…) La recherche d’une langue musicale qui correspond à l’époque du socialisme est difficile, mais voilà un noble problème pour un compositeur »… Pauvres esthètes, souvent mécènes des causes difficiles, dont nos politiques acceptent volontiers l’argent mais pas les choix « élitistes » qu’ils cautionnent.

 

Mission Claude Levi-Strauss au Matto Grosso (Ph. Claude Levi-Strauss © Musée du Quai Branly)

Mission Claude Levi-Strauss au Matto Grosso
(Ph. Claude Levi-Strauss © Musée du Quai Branly)

Décidément, il est bien difficile, et très inutile, de légiférer dans un domaine aussi délicat. Ce qu’attendent aujourd’hui les artistes (les orchestres, les festivals…), ce n’est pas une loi, mais le maintien de leurs subventions… Très prosaïquement.

 

Quant à Bartók, il ne fut pas seulement l’un des compositeurs majeurs du dernier siècle mais un folkloriste distingué. J’aurais aimé, à ce titre, retrouver son nom dans le volume de deux mille pages de La Pléïade où sont réunies les œuvres de Claude Levi-Strauss, lequel pointe actuellement dans notre actualité littéraire.

 

Des couleurs et des odeurs 

Levi-Strauss et la musique (classique), un vaste sujet, l’auteur de Tristes tropiques ayant abondamment commenté sa prédilection des opéras de Rameau et sa longue fréquentation de Castor et Pollux, partition à l’appui !

Il assène également quelques vérités… douteuses : « …s’il existe des couleurs et des odeurs dans la nature, il n’y a pas de sons musicaux, seulement des bruits. » Un dialogue sur ce point entre Levi-Strauss et Messiaen aurait été passionnant.

Ou encore : « Au siècle de Louis XIV, la poésie, la peinture et l’éloquence brillaient d’un vif éclat, et la musique sortait à peine de l’obscurité. » Et Monteverdi ? Et Guillaume de Machaut ?

Et lorsque Claude Levi-Strauss règle leur compte aux metteurs en scène d’opéras, cela donne : « Je ne vais plus à l’opéra, pressentant que le vaisseau sombrera sous le poids intolérable d’une mise en scène et de décors qui insultent à la fois le poème et la musique. Le seul problème que devrait se poser le metteur en scène (…) est de savoir ce que le compositeur voyait dans sa tête, et de le reconstituer de son mieux. »

xl_avatarEnfin, notre ethnologue mélomane, et ravélien, ne peut se consoler de « la bassesse intellectuelle et morale insoutenable du livret de L’Enfant et les Sortilèges où l’auteur met odieusement en scène sa propre apothéose de mère castratrice. » La librettiste n’est autre, comme on le sait, que la grande Colette, dont Claude Levi-Strauss, tout à sa colère, répugne à citer le nom…

Ce qui ne met naturellement pas en cause la validité des autres écrits de Claude Levi-Strauss, que je ne me permets pas de juger.
 
 
 
Couv Diap miniature (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason d’octobre 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 27 février 1860 : Baudelaire écrit à Wagner »
 
 
 
 
 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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