Chagall à la Philharmonie – André Malraux – Les Modernes contre les Anciens – L’étranger – Unsuk Chin, la coréenne de Berlin

 

Son père était chantre, son oncle Neuss jouait du violon, sa mère entonnait la chanson du rabbin à la veillée du Sabbat et l’oncle Israël psalmodiait. C’est cette enfance dans le shtetl de Vitebsk qui a hanté pendant plusieurs décennies la vie de Marc Chagall et qui a nourri son inspiration. C’est cette musique que l’on retrouve dans des toiles violemment colorées où chaque détail, chaque personnage raconte une histoire. « Les tableaux (de Chagall) sont des récits », dit Gaston Bachelard.

Riche sujet que la Philharmonie de Paris a décidé d’explorer dans le cadre d’une superbe exposition (ouverte jusqu’au 31 janvier 2016), bien ciblée dans les documents présentés et particulièrement réussie dans son accrochage. Une exposition ? Pas au sens de toiles alignées pour le plaisir des yeux, plutôt un atelier qui suit la fabrication d’une œuvre et la met en relation avec son commanditaire et sa destination.


« Une laideur probable »

Ainsi en est-il de la réalisation la plus connue des Parisiens : le plafond de l’Opéra (Palais Garnier) commandé en 1963 par André Malraux, Ministre des Affaires culturelles du Général de Gaulle, lequel préférait laisser une trace somptueuse plutôt que traiter les broutilles de l’intendance, dont se chargeait son cabinet tout-puissant. Ce plafond de l’Opéra, inauguré le 23 septembre 1964, frère jumeau du plafond de l’Odéon confié à André Masson, fut dès le lancement du projet l’un des épisodes de la guerre des Modernes contre les Anciens.

Pauvre Garnier dont le théâtre allait être défiguré (mais il y avait bien un plafond auparavant dont personne ne se souciait), lettre ouverte dans Le Figaro et dans France Observateur, l’ancêtre du Nouvel Obs, condamnation par avance d’une œuvre dont on soulignait « la laideur probable » ! Aujourd’hui, le plafond de Garnier ne choque pas plus que l’architecture du Centre Georges Pompidou ou que la Pyramide du Louvre. Paris est peut-être une ville-musée, mais pas un musée pétrifié. Qui proteste ?

Amertume de l’intéressé : « Ils m’ont appelé le Bernardin de Saint Pierre du Ghetto et d’autres choses de ce genre (…) Ils ont hurlé à Malraux : « N’insultez pas l’avenir ». Ils n’ont pas lésiné sur les moyens pour me clouer au pilori (…) C’est incroyable à quel point les Français peuvent détester les étrangers. Vous passez chez eux le plus gros de votre vie, vous prenez la nationalité française, vous donnez vingt tableaux pour leur Musée d’art moderne, vous travaillez pour rien, vous décorez leurs cathédrales, et ils vous détestent tout autant. Vous n’êtes pas des leurs »…

Le plafond de l’Opéra, qui occupe 200 m2, et rend hommage à quatorze compositeurs (dont un seul vivant à l’époque : Igor Stravinsky), est l’aboutissement d’un an de travail et d’une cinquantaine d’esquisses.

 

Esquisse préparatoire pour le plafond de l’Opéra – © ADAGP, Paris 2015 Collection particulière

Esquisse préparatoire pour le plafond de l’Opéra – © ADAGP, Paris 2015 Collection particulière

Faire chanter le dessin !

Chagall, qui avait assisté à la première du Sacre du printemps à Paris en 1913, signera aussi les décors et les costumes de L’Oiseau de feu, et de Daphnis et Chloé, et de La Flûte enchantée — treize toiles de fond et cent vingt costumes au Metropolitan Opera de New York ! Toujours avec la même profusion de motifs et de couleurs.

Chagall disait : « Il faut faire chanter le dessin par la couleur, il faut faire comme Debussy.» Son nom fut prononcé quand Georges Auric, patron de l’Opéra, eut l’idée (idée hautement discutable !) de faire chorégraphier par Roland Petit la Turangalîla-Symphonie ; Messiaen portait une grande admiration à Chagall mais c’est finalement Max Ernst, dont le talent n’est pas en cause, qui se chargea du travail… Regrets.

En mai 1978, quelques semaines avant la célébration très festive du soixante-dixième anniversaire du maître que j’ai eu le privilège d’organiser avec mon équipe, les Visions de l’Amen furent données à Nice au Musée Message biblique Marc Chagall. Et la rencontre de ces deux créateurs, éminents représentants de deux générations successives, fut particulièrement émouvante. Le pianiste Mikhail Rudy, directeur musical de l’actuelle exposition, m’affirma l’autre jour que des photos avaient été prises à cette occasion, photos dont j’espère vous faire profiter…

Enfin, notez bien que la visite de l’exposition de la Philharmonie, quoique de dimensions restreintes, exige du temps pour apprécier les 270 œuvres présentées (peintures, dessins, sculptures, céramiques, collages, maquettes de costumes et de décors, esquisses et photos). Notez aussi que l’Exposition Chagall (commissaire Ambre Gautier) n’est que la première phase d’un événement qui se poursuit à Roubaix (Piscine-Musée d’art et d’industrie André Diligent).

 

Projet pour le rideau de scène de L’Oiseau de feu –  © ADAGP, Paris 2015

Projet pour le rideau de scène de « L’Oiseau de feu » – © ADAGP, Paris 2015

L’enseignement de Ligeti

La relève vient du Grand Est, qui distingue abondamment dans les compétitions internationales  pianistes, flûtistes, violonistes — chinois japonais, coréens. Quant aux compositeurs de ces régions lointaines, certains d’entre eux prennent tout doucement leur place parmi les plus grands. Avec leur propre univers musical, sans référence nécessaire à leur tradition.

C’est le cas de la compositrice coréenne Unsuk Chin, la vedette musicale du Festival d’Automne 2015, qui est arrivée en Europe à vingt-deux ans et qui a bénéficié à Hambourg de l’enseignement, pas le moins du monde scholastique, de György Ligeti. Elle fait partie aujourd’hui du bataillon bien fourni des compositeurs qui résident à Berlin, véritable plate-forme de la création musicale, ce que furent un temps, soit dit sans nostalgie, Vienne et Paris. Elle accepta d’enseigner à Metz, pour la dernière année du Centre Acanthes où sa personnalité s’imposa dans une démarche d’invention personnelle, ce qui constitue aujourd’hui une vraie rareté.

La Maison de la Radio vient d’accueillir les trois premiers concerts du cycle Chin, avec l’exécution très impressionnante au départ de deux concertos, classiques dans leur structure, étonnamment neufs dans leur contenu, dédiés au piano et au violoncelle. Belle prestation de l’Orchestre Philharmonique dirigé par Kwane Ryan avec le concours de deux solistes magnifiques : le violoncelliste germano-coréen Isang Enders et le pianiste coréen Sunwook Kim. Les auditeurs de France Musique pourront en juger…

Unsuk Chin, séance de rattrapage pour les amateurs de belle musique nouvelle, à la Cité de la musique avec l’Ensemble Intercontemporain, le 27 novembre, 18h.30 et 20h.30.

 

Unsuk Chin dans ses fonctions de pédagogue. Centre Acanthes 2011 © Eric de Gélis

Unsuk Chin dans ses fonctions de pédagogue. Centre Acanthes 2011 © Eric de Gélis

 
 
 
Couv Diap miniature (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason d’octobre 2015 :
 
 
« Ce jour-là, 27 février 1860 : Baudelaire écrit à Wagner »
 
 
 
 
 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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