Le temps des loges – Des soirées mémorables – Vilar, Béjart, Boulez – La plume de Debussy – Le Hamlet d’Antenne 2 – Les vingt ans des Diotima

Jean Vilar, l’homme d’Avignon, qui faillit révolutionner l’Opéra de Paris avec Maurice Béjart et Pierre Boulez

Jean Vilar, l’homme d’Avignon, qui faillit révolutionner l’Opéra de Paris avec Maurice Béjart et Pierre Boulez

À Venise au temps de Vivaldi, comme à Paris au temps jadis de Rolf Liebermann, de Stéphane Lissner aujourd’hui, l’opéra, c’est sac d’embrouilles et compagnie. Entre rivalités personnelles, revendications syndicales et manœuvres politiques, le directeur de la maison doit joindre le flegme à la combativité. Les raisons des criailleries sont souvent dérisoires, ce qui prouve la fragilité épidermique des amateurs d’opéras. Agacés, par exemple, parce que l’on déplace quelques cloisons mobiles dans les loges dites « de face » de Garnier. Scandale ! Atteinte au patrimoine national ! La presse est alertée : « On ne voit plus que des trous béants […] Le résultat est hideux […] La salle ressemble à un vieillard édenté qui n’aurait plus que ses molaires […] Les vandales ne sont pas qu’à Palmyre. » Fléchettes assassines rassemblées dans un article-fleuve de Vanity fair (numéro d’avril).

À chaque entracte de mes soirées lyriques, je jette un œil vers les loges visées pour me convaincre des mauvaises manières de nos nouveaux vandales. Non, Anne, ma sœur Anne, je ne vois rien venir…

Mais en regardant la scène et en tendant l’oreille, j’ai tout de même vécu des soirées mémorables depuis le début de cette première saison Lissner : Le Moïse et Aron de Schoenberg (oui, je l’accorde à mon confrère de Vanity fair : on aurait pu se contenter d’un taureau empaillé !), des Maîtres Chanteurs somptueux, une Damnation de Faust joliment énigmatique, tous spectacles musicalement irréprochables, jusqu’à cette récente soirée Tchaïkovsky qu’il fallait bien tenter, puisque le spectacle à son meilleur niveau n’est qu’une série de défis, de paris plus ou moins bien tenus.

Quant à la permanence du bâtiment, je me souviens des années de misère où, pour sauver l’Opéra de Paris, un ministre inspiré avait confié une mission d’exploration à trois personnalités irrécusables : Jean Vilar, Maurice Béjart et Pierre Boulez. Pour dégager l’arrière du plateau, il fallait démolir quelques murs et, par ailleurs, supprimer quelques loges ! J’imagine la bronca… Par chance, récusant la politique gaullienne, l’homme du Festival d’Avignon se retira, et le trio explosa… Quelques jours avant sa mort, Jean Vilar me parla de l’épisode ; Boulez, me dit-il, avait sans cesse des idées folles, scandaleuses mais, après coup, je me suis aperçu qu’il avait toujours raison… Mai 68 était passé par là.

Une salle de bains turcs
Je rappelle ce qu’écrivait Claude Debussy dans La Revue blanche (numéro du 15 mai 1901) : « Tout le monde connaît, au moins de réputation, le théâtre national de l’Opéra. J’ai eu le regret de constater qu’il n’avait pas changé : pour le passant mal prévenu, ça ressemble toujours à une gare de chemins de fer ; une fois entré, c’est à s’y méprendre une salle de bains turcs. On continue à y faire un singulier bruit que des gens qui ont payé pour cela appellent de la musique… il ne faut pas les croire tout à fait. » Quelle plume !

Et dégustez la suite : « Par une grâce spéciale et une subvention de l’Etat, ce théâtre peut jouer n’importe quoi ; ça importe si peu qu’on y a installé avec un luxe soigneux des « loges à salons » ainsi nommées parce que l’on y est plus commodément pour ne plus entendre du tout la musique : ce sont les derniers salons où l’on cause. »

Cela dit, à chaque fois que je vais à l’Opéra-Bastille, je reconnais que, décidément, j’adore l’opéra de Charles Garnier, malgré le plafond Chagall, ce plafond magnifique mais peu en situation, que tout le monde, finalement, préfère oublier, y compris les récents pétitionnaires des loges de face.

La méditation de Hamlet, ici incarné par Sarah Bernhardt

La méditation de Hamlet, ici incarné par Sarah Bernhardt

Am.Thomas
Pour clore ce chapitre sulfureux, il ne me reste qu’à vous donner un conseil parfaitement désintéressé : si ce n’est déjà fait, procurez-vous sans tarder le Monsieur Croche et autres écrits de Claude Debussy, réédité en 1987 dans la collection L’Imaginaire de Gallimard. Les écrits de Debussy, une mine inépuisable : dans une lettre de 1893 à son ami André Poniatowski, il parle de « Faust égorgé par Gounod et d’Hamlet dérangé bien malencontreusement par Mr. Am. Thomas. »

Le croirez-vous, mais pour célébrer le quatrième centenaire de la mort de Shakespeare, France 2 a choisi de retransmettre le jeudi 14 avril (à 0h.30 !) le Hamlet d’Ambroise Thomas…

L’épouse du banquier
Quatre musiciens (dont j’ai plaisir à citer les noms : les violonistes Yun-Peng Zhao et Constance Ronzatti, l’altiste Franck Chevalier et le violoncelliste Pierre Morlet) ont fait la fête lundi dernier aux Bouffes du Nord pour le vingtième anniversaire de leur formation, le Quatuor Diotima.

Diotima ? Le surnom que donnait Hölderlin à Suzette Gontard, l’épouse d’un banquier de Francfort qui fut le grand amour de sa vie — référence, au-delà des envolées lyriques d’Hypérion, aux grandes heures du romantisme allemand.

Diotima aussi : rappel de Fragmente-Stille an Diotima pour quatuor à cordes de Luigi Nono, une œuvre ascétique, typique du Nono dernière manière, qui, comme l’opéra Prometeo, « tragédie de l’écoute », exige de l’auditeur une grande patience.

Mais il était bien naturel qu’à défaut d’Hyperion, la soirée des Bouffes du Nord commençât par les Fragments de Nono, éclatés à travers le théâtre ; vinrent ensuite, en création mondiale, les Ghost Stories de l’excellent compositeur franco-argentin Oscar Strasnoy — musique de fantômes où surgit Witold Gombrowicz, ce grand dramaturge polonais longtemps fixé à Tandil, province de Buenos Aires.

Vient de paraîtreAprès un intermède festif irrésistiblement drôle confié à mon confrère Gérard Courchelle, le Quatuor conclut en toute simplicité avec un auteur qui nourrit quotidiennement la vie des quatuors à cordes, Ludwig van Beethoven, 16e Quatuor Op.135. Quant aux représentants de la deuxième Ecole de Vienne, comme chacun le sait, le trio Schoenberg-Berg-Webern, il était là mais dans l’actualité discographique des Diotima. Un coffret Naïve de cinq disques qui vient de paraître, passionnant, magnifique, précieux pour qui veut comprendre comment on est passé en quelques années sans trop de douleur au siècle dernier, du post-wagnérisme au sérialisme. Bref, les Diotima sont bien des musiciens de notre temps.
 
 
 
Couv réduite (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason d’avril 2016 :
 
 
« Ce jour-là, 22 mai 1872 : Pose de la première pierre à Bayreuth »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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