Le Boléro – Les droits d’auteur – Ida Rubinstein – La mort de Ravel – L’héritage – Un mot de Toscanini

Le grand « tube » de la musique classique est enfin libéré ! Depuis le 1er mai, le Boléro de Maurice Ravel est entré dans le domaine public, ce qui signifie que tout un chacun pourra utiliser ce thème simplet, immensément populaire, l’adapter, le triturer dans tous les sens,  sans payer de droits d’auteurs.

Le compositeur et ses voyages, tel que l’image Culturebox… (DR)

Le compositeur et ses voyages, tel que l’image Culturebox… (DR)

Il est intéressant de constater le formidable retentissement de cette information relayée la semaine dernière par tous les grands medias et même délayée en neuf épisodes (neuf, le chiffre des reprises du thème de l’œuvre précitée !) sur le site web Culture-box.

Tous les ravéliens connaissent cette incroyable photo de l’auteur du "Boléro" en tenue militaire. Et l’on dit qu’il était très coquet ! (DR)

Tous les ravéliens connaissent cette incroyable photo de l’auteur du « Boléro » en tenue militaire. Et l’on dit qu’il était très coquet ! (DR)

Le jackpot !
Raconter l’histoire du Boléro n’intéresse guère les foules ; en revanche, revenir sur le rebondissement d’un héritage farfelu, avec, à la clef, un million et demi d’euros annuellement encaissés, un vrai jackpot, est le sujet rêvé pour tous les rédacteurs en chef, dont une infime minorité sait que Ravel a également composé deux concertos pour piano, un superbe Quatuor à cordes, de nombreuses pièces pour piano et certain Daphnis et Chloé.

L’actuelle promotion du Boléro, c’est non pas l’entrée de la musique au pays de Cocagne mais l’illustration de la manière française (française ?) de traiter les choses de la musique classique. Hélas !

D’ailleurs, le pauvre Ravel, même s’il assista aux premiers succès de sa nouvelle partition, ne bénéficia qu’assez brièvement de son déferlement. Quelque mois après la création du Boléro, il ressentit les premiers symptômes du mal qui l’emportera neuf ans plus tard. Une tumeur au cerveau qu’un chirurgien décida d’opérer – et je n’ai pas oublié les confidences de Marguerite Long, sa chère amie pianiste, qui me dit un jour : « L’opération l’a tué ; elle n’était pas indispensable, mais le chirurgien voulait voir comment est fait le cerveau d’un génie ! » Nonagénaire, Marguerite Long, dont on a célébré le 13 février dernier le cinquantenaire de la disparition, avait une manière bien personnelle d’évoquer ses grands hommes… C’est elle qui fut la soliste de la dernière grande œuvre de Ravel, le Concerto en sol, donné en 1932, salle Pleyel, sous la direction de l’auteur. Triomphe pour le compositeur et sa pianiste !

Ida Rubinstein en 1910 dans le "Shéhérazade" de Rimsky-Korsakov

Ida Rubinstein en 1910 dans le « Shéhérazade » de Rimsky-Korsakov

Au fou !
Pour le Boléro, les premiers applaudissements s’adressèrent en priorité à l’une des égéries de l’époque, la danseuse Ida Rubinstein (1885-1960) qui, au cours d’une soirée assez farfelue à l’Opéra de Paris (successivement des pages de Bach transcrites par Honegger, un pot-pourri Schubert-Liszt orchestré par Darius Milhaud, La Valse selon Ravel et cette mystérieuse création qu’elle avait commanditée pour clore cette soirée du 22 novembre 1928), avait rassemblé le Tout-Paris mondain. La rumeur publique rapporte qu’à la fin du Boléro, une spectatrice indignée a crié « Au fou !! », et Ravel aurait murmuré : « Celle-là, elle a compris »…

Ravel aurait ajouté plus tard : « Voilà un morceau dont ne s’empareront pas les concerts du dimanche », ou encore « Mon chef-d’œuvre, le Boléro, voyons. Malheureusement, il est vide de musique » et, the last but not the least, « Mon Boléro devrait porter en exergue : « Enfoncez-vous bien cela dans la tête ! ». L’auteur des Histoires naturelles d’après Jules Renard, ne manquait pas d’esprit.

Les héritiers
Les discussions entre Ida Rubinstein et les Editions Durand avaient été difficiles et l’on était finalement tombé d’accord sur un forfait de 25.000 francs, une paille… pour les futurs héritiers du compositeur. Les héritiers ? C’est là que la situation commence à se corser.

Maurice Ravel était célibataire et – faut-il le préciser ? – sans postérité. À sa mort, le 28 décembre 1937, tous ses biens tombèrent dans l’escarcelle de son frère Edouard, lequel travaillait dans l’industrie, continua à pratiquer son métier et, témoignant d’un bel esprit de famille, entreprit de transformer la maison de Monfort-l’Amaury en musée. Mais, dix-sept ans plus tard, Edouard et son épouse eurent un accident de voiture (sur la route de Lourdes !) ; l’un et l’autre en réchappèrent mais, afin de soigner des corps endoloris, ils eurent recours aux services d’une masseuse, une certaine Jeanne Taverne, qui s’installa carrément chez le pauvre Edouard en compagnie d’Alexandre, son mari, lequel fera l’affaire en qualité de chauffeur.

Le magot
Episodes suivants : la mort de l’épouse d’Edouard, le divorce des époux Taverne, le mariage de la masseuse avec le cher Edouard qui disparaît à son tour, le remariage des Taverne, la mort de dame Taverne, le mariage de l’ex-chauffeur avec une jeune coiffeuse qui récupèrera le magot. Je vous passe les détails : procès pour captation d’héritage, intervention, après la guerre, de Jean-Jacques Lemoine, l’une des têtes pensantes de la Sacem, irruption de sociétés-écran dans quelques paradis fiscaux. Je renonce à vous donner plus de détails, mais je suis persuadé que nous sommes loin de connaître toute la vérité du dossier, et les noms de tous les petits malins que le Boléro a enrichis.

Aujourd’hui, c’est fini ! On ne demandera à personne de reverser les sommes indûment perçues qui auraient pu compenser la baisse de subventions de quelques manifestations musicales.

Mais si le Boléro continue à vous intéresser, lisez (ou relisez) L’Homme nu : Claude Lévi-Strauss y consacre six pages très argumentées.

La cellule rythmique du "Boléro" répétée 169 fois par la caisse claire – « Enfoncez-vous bien cela dans la tête ! »…

La cellule rythmique du « Boléro » répétée 169 fois par la caisse claire – « Enfoncez-vous bien cela dans la tête ! »…

 

Et Le Boléro selon Toscanini… (DR)

Et Le Boléro selon Toscanini… (DR)

Pas un autre !
Ultime anecdote : on sait que Ravel exigeait que l’exécution de son œuvre maintienne implacablement le tempo initial. Le jour où Toscanini dirigea le Boléro à Paris, le compositeur s’approcha aimablement du maestro à la fin de la première répétition pour lui rappeler cette exigence. Toscanini répliqua : « Vous connaissez rien à votre mousique. C’était la seule façon de la faire passer. » À la fin du concert, Ravel revint vers Toscanini, il lui serra la main et lui dit : « Vous ! Mais pas un autre ! »
 
 
 
 
Un peu de vacances pour Ascension et Pentecôte… Prochain blog le vendredi 20 mai…
 
 
 
couv mai réduite (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason de mai 2016 :
 
 
« Ce jour-là, 29 mars 1964 : le dernier concert public de Glenn Gould »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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