Le blog de l’été (3) – Ce jour-là : 17 novembre 1908

Camille Saint-Saëns (1835-1921) Premier musicien du Septième art

Camille Saint-Saëns (1835-1921) Premier musicien du Septième art

Ce jour-là, un public choisi (et en tenue de soirée) assistait à l’une de ces soirées inscrites dans la légende du cinéma ; ce jour-là, le Septième Art naissant rencontrait la musique classique en la personne d’un compositeur septuagénaire largement statufié mais pas spécialement réputé pour son modernisme ; ce jour-là, dix-huit minutes de projection, retraçant non sans quelques libertés un épisode historique, étaient agrémentées d’un décor musical composé pour l’occasion ; ce jour-là, 17 novembre 1908, un petit orchestre composé de quelques solistes de l’Orchestre Colonne et de l’Orchestre Lamoureux et dirigé par un certain Fernand Le Borne, exécutait en création mondiale la partition composée par Camille Saint-Saëns pour L’Assassinat du Duc de Guise, film en cinq tableaux d’André Calmettes et de Charles Le Bargy d’après la pièce d’Henri Lavedan. L’accueil fut chaleureux, mais les spectateurs de la salle Charras se plaignirent néanmoins de la fatigue que le cinéma imposait à leurs yeux. Tout cela était si nouveau…

Attirer le chaland
En effet, l’aventure des frères Lumière n’avait commencé qu’en 1895, au sous-sol du Grand Café du boulevard des Capucines où, pour la modique somme d’un franc, on pouvait découvrir un mouvement sur un écran, sinon la relation d’une histoire identifiable. Un peu de musique pour couvrir le bruit de la projection n’était pas superflu, et c’est Mme Lumière qui tourna les pages des premières partitions… Puis les baraques foraines s’emparèrent de l’invention, et la musique, jouée à l’extérieur, servit alors à attirer le chaland. Ambition limitée…

Pourtant, on comprit rapidement qu’un espace sonore était, d’après la formule de Marcel l’Herbier, « un fil rouge tendu entre le film et le spectateur », un accélérateur d’émotions, le signal accompagnant les non-dits. Attention, voilà le traître, la contrebasse est entrée dans la danse… Ainsi fut créé un catalogue des « musiques incidentales » où le pianiste (ou le chef) de service nourrissait son inspiration : musique pour le « combat héroïque », pour « la lamentation passionnée », pour « les troubles de la nature » et, dans le style agitato, pour « la poursuite », qui n’a cessé d’être la tarte à la crème du cinéma, avec clin d’œil persistant à la Chevauchée des Walkyries – de la Naissance d’une nation de Griffith à l’Apocalypse now de Coppola…

assassinat_affiche-25224Honegger, qui signera plusieurs partitions pour le cinéma, dira plus tard : « Pour ne pas être monotone, un film doit être nécessairement accompagné d’un certain bruit… ». Apparurent d’autres exigences, sur le contenu dramatique, la forme, le talent des comédiens… C’est pour y répondre que les frères Laffitte fondèrent « Le Film d’Art », dont la mission était d’imaginer un cinéma « digne de la culture universelle », société à laquelle quelques membres éminents de l’Académie française (dont Henri Lavedan, auteur oublié et scénariste de L’Assassinat du Duc de Guise) et de la Comédie française (ainsi Mounet-Sully, Cécile Sorel et autres Berthe Bovy) voulurent bien apporter leur caution ; le musicien associé devait être, lui aussi, une célébrité reconnue.

Donc, Saint-Saëns : on ne pouvait mieux faire, en 1908, que solliciter ce vénérable barbu, membre de l’Institut, Grand officier de la Légion d’honneur, musicien officiel auquel on avait naguère commandé une Marche pour le Couronnement d’Edouard VII et une Cantate pour l’Exposition universelle de 1900 – cantate intitulée Feu céleste, hymne à l’électricité (de bon augure pour l’irruption dans le monde cinématographique…), ce fameux pianiste et compositeur académique, toujours débordant d’activité, qui, venant d’être reçu à Berlin par le Kaiser, avait assisté une représentation de Salomé et décrit, mais sans enthousiasme excessif, « un orchestre qui tressaille, murmure, gazouille, chante, glapit, crie, hurle, éclate, tonne, s’apaise, se trouble, éructe, tousse, éternue. »

Soupirs d’amour
Tout un programme, en somme, pour la nouvelle musique de film… Celle-ci, dans L’Assassinat du Duc de Guise, assume parfaitement sa fonction illustrative : soupirs d’amour de la Marquise de Noirmoutiers, maîtresse du Duc ; trouble d’Henri III songeant à se débarrasser du Chef de La Ligue, dénommé « Le Balafré », qui menace le pouvoir légitime ; violence de la scène des poignards, retour du roi devant le cadavre : « Il est encore plus grand mort que vivant… », réapparition et pâmoison enfin de la Marquise. Scène vécue le 23 décembre 1588 et présentée cinématographiquement au public ce 17 novembre 1908 – prélude à une formidable industrie qui, à travers le temps, bénéficiera de ses propres spécialistes (de Maurice Jaubert à Bernard Herrmann, en passant par Georges Delerue, Maurice Jarre, Nino Rota, Miklos Rosza, Joseph Kosma – liste non limitative) et annexera temporairement quelques vraies gloires (de Milhaud à Chostakovitch avec mention particulière pour le Prokofiev d’Ivan le terrible et d’Alexandre Newski).

L’histoire de France annexée par le cinéma, et le duc de Guise, victime consentante… (DR)

L’histoire de France annexée par le cinéma, et le duc de Guise, victime consentante… (DR)

L’usine Disney
Et puis il y aura les rebelles, dont Igor Stravinsky, que les producteurs d’Hollywood supplièrent, est le porte-drapeau : « Je reconnais que la musique constitue un appoint indispensable au film sonore. Le film ne saurait s’en passer, pas plus que je ne saurais moi-même me passer de tapisser de papier peint les parties nues du mur de mon studio. » L’usine Disney utilisa tout de même un extrait du Sacre du Printemps dans Fantasia ; pour juger des dégâts, le Maître arriva au studio avec sa partition sous le bras. « Inutile, lui dit-on alors, la partition est… un peu changée. » Le dédommagement financier fut sans doute à la hauteur du sacrilège…

(Diapason – Chronique de janvier 2010)

 

Pour combler votre curiosité
– Les musiques du cinéma français par Alain Lacombe et François Porcile (Editions Bordas)
– La musique de film par Gilles Mouëllic (Cahiers du cinéma)
 
 
 
couv réduite (2)

Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de juillet-août 2016 :

« Ce jour-là, 15 janvier 1941 :
Création du
Quatuor pour la fin du Temps »

A propos de l'auteur

Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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