Le blog de l’été (4) – Ce jour-là : 21 avril 1922

Moreschi 2Ce jour-là, un chanteur s’est éteint à Rome, au 19 de la via Plinio, victime d’une mauvaise grippe. Ce jour-là, disparut dans sa soixante-quatrième année celui que les musicologues considéraient comme un « fossile vivant. » Ce jour-là, le Vatican ne pleura pas le représentant discret d’une pratique désormais réprouvée. 21 avril 1922 : la mort d’Alessandro Moreschi, passé à la postérité en qualité de « dernier castrat. »

On ne sait pas en quelle année le jeune garçon de Monte Compatri, né dans une grande famille catholique, eut droit à l’opération fatale. 1866 ? Il aurait eu huit ans. Certains arguèrent d’une hernie scrotale, mais l’Institut pontifical de musique sacrée se borne à signaler « une mésaventure d’enfance jamais élucidée. » Avait-il été destiné, comme tant de jeunes garçons italiens à cette époque, à la carrière musicale ? Carrière où, s’il y avait beaucoup d’appelés, il n’y eut que peu d’élus. Ce qui ne découragea pas nécessairement les candidats à la gloire (et à la fortune) – cette gloire que connurent un Farinelli, un Gateano Caffarelli (le rival du précédent), un Girolamo Crescentini, cet « Orphée italien » dont le Roméo fit pleurer Napoléon.

Caricature du grrrand Farinelli, le plus fameux des castrats (DR)

Caricature du grrrand Farinelli, le plus fameux des castrats (DR)

Les railleries
À treize ans, le jeune Alessandro est expédié à Rome où les bons pères de l’église San Salvatore di Mauro se chargent de sa formation. Seul castrat de l’école, il subit sans broncher les railleries de ses camarades, et se concentre sur cette musique que lui enseigne Gaetano Capocci, le brillant professeur de Saint-Jean-de-Latran. Nommé à quinze ans primo soprano dans cette célèbre basilique, il fait l’admiration de la foule qui se presse le samedi pour entendre les Vêpres.

« Une larme dans chaque note, un soupir dans chaque respiration » note l’Américaine Lillie de Hegermann-Lindencron (DR)

« Une larme dans chaque note, un soupir dans chaque respiration » note l’Américaine Lillie de Hegermann-Lindencron (DR)

Parmi les fidèles, l’américaine Anna Lillie de Hegermann-Lindencron qui tient son journal : « Les notes hautes de la voix larmoyante de Moreschi sont presque surnaturelles » ; elle le retrouve dans la mondanité : « Les chanteurs du pape sont la grande attraction car le salon est le seul lieu, en dehors des églises, où l’on peut les entendre. Le célèbre Moresca (sic), qui chante à Saint-Jean-de-Latran, est un soprano au visage rond, d’environ quarante ans (plutôt vingt-cinq !). Il met une larme dans chaque note et un soupir dans chaque respiration. Il interprète la chanson juive de Faust, ce qui paraît horriblement mal venu. En particulier lorsqu’il demande (dans le miroir de poche) s’il est vraiment Marguerite, on est tenté de lui répondre : Macché (Allons donc !) »

Vedette de la Sixtine, Moreschi est la grande attraction des salons de Rome (DR)

Vedette de la Sixtine, Moreschi est la grande attraction des salons de Rome (DR)

Les caprices d’un hermaphrodite
Moreschi est très demandé et choisit les meilleurs engagements. « Il chanta mercredi à la Venerabile Chiesa del Sudario dans une forme vocale magnifique ; le lendemain, il ne peut se rendre disponible pour la solennità della Cattedra à San Pietro en raison d’une faiblesse vocale assez subite ; aujourd’hui, dans une condition vocale éblouissante, il fut capable de chanter une messe de requiem à la Chiesa di San Carlo in Corso (…) Il ne semble pas convenable que les caprices d’un hermaphrodite régentent le chapitre du Vatican ! »

Les chapons sacrés 
Pourtant, la carrière de Moreschi est bien assurée dans ce qu’il reste des Etats pontificaux. Le 22 mars 1883, il entre dans le chœur de la Chapelle Sixtine et chante pour le Carême le rôle de Séraphin dans Le Christ au Mont des Oliviers de Beethoven. On l’acclame, il est  « l’Angelo di Roma. », et le pape le nomme « Soliste de la Chapelle Sixtine ». Appelés « les chapons sacrés », les nouveaux castrats du pape sont au nombre de six. Ils doivent remplir les conditions d’entrée dans les ordres mineurs, recevoir la prima tonsura et s’engager au célibat, mais ils sont exemptés des jeûnes et abstinences prescrits par l’Eglise. Ils portent un uniforme : le rochet, court surplis porté par-dessus la ceinture et la soutane violette réglementaire. En 1871, alors qu’une place à la Scala coûte 15 lires, leur salaire mensuel est fixé à 118,25 lires, sans compter les services exceptionnels (et les pourboires !).

En 1886, Moreschi montera dans la hiérarchie : directeur des solistes, il sera élu quinze ans plus tard segretario-puntatore (secrétaire de la Chapelle), chargé de consigner toutes les activités de la Sixtine, de noter le nom des chanteurs qui ont enfreint le règlement. Et la musique ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on discute.

Certes, on se vante à la Sixtine, de servir dans leur authenticité les œuvres de Palestrina, et Domenico Mustafà, directeur perpétuel du chœur papal, forte personnalité que Wagner aurait imaginé dans le rôle de Klingsor de Parsifal, prétend que les œuvres de ce « père de la musique sacrée catholique » (Hugo, dixit !) constitue un pilier des traditions de ladite Chapelle. Ce n’est pas tout à fait l’avis de Nicolaï, l’auteur des Joyeuses commères de Windsor : « Dans l’exécution des solos, les chanteurs de la Sixtine prennent des libertés si grandes qu’il est impossible de les juger  par rapport à la partition qu’ils sont censés lire (…) En outre, selon leur bon plaisir, ils insèrent dans la mélodie une myriade d’embellissements, de notes de passage et de ralentissements. »

Le plain chant est lui-même maltraité : « martelé, battu lourdement et crié », pour dom Mocquereau. Les promoteurs du mouvement cécilien (Cäcilianismus) s’insurgent et ils ont finalement gain de cause avec la nomination à la tête du chœur de Lorenzo Perosi, un prêtre musicien de vingt-six ans, un intégriste qui assimilait les castrats à des « hommes anormaux »….  Mustafà s’éclipse ; il sera « directeur perpétuel honoraire ».

51W5VKMM4JLLa pureté du cristal
Quant à Moreschi, il obtiendra une autorisation spéciale pour chanter aux funérailles d’Humbert 1er, le roi assassiné le 29 juillet 1900 par un anarchiste italien. Il sera surtout la première star discographique : il participera, en soliste ou en groupe, à dix-sept enregistrements de la National Gramophon Company, qui donnent une (faible) idée de son talent – dont une interprétation « ruisselante de sentimentalité » de l’Ave Maria de Gounod… Puis, tout en prenant une retraite méritée à quelques pas du Vatican, il acceptera de répondre aux questions de Franz Haböck, auteur d’un livre fondamental sur les castrats selon lequel « la voix de Moreschi ne peut être comparée qu’à la clarté et la pureté du cristal (…) Tout éveilla en moi l’irrésistible impression du plus bel instrument à vent jamais créé par le souffle humain. »

Le dernier…
Sa mort ne sera pas signalée dans l’Osservatore Romano, et son certificat de décès semble avoir disparu. Ce fut le dernier castrat…

(Diapason – Chronique de décembre 2015)

Pour combler votre curiosité
– Moreschi, le dernier castrat par Nicholas Clapton (Buchet-Chastel)
– L’opéra seria ou le règne des castrats par Isabelle Moindrot (Fayard)
– Die Gesangkunst der Kastraten par Franz Haböck (deux volumes, Vienne 1923)
 
 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de juillet-août 2016 :

« Ce jour-là, 15 janvier 1941 :
Création du
Quatuor pour la fin du Temps »

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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