Le blog-notes de Claude Samuel Saint-Saëns et l’avant-garde  – Contre Debussy – La couleur wagnérienne – Le suicide de Samson – Un mot de Proust

Camille Saint-Saëns (1835-1921). Auteur de cinq concertos, cinq symphonies, douze opéras, et… de "L‘Assassinat du Duc de Guise", première musique pour le cinéma (DR)

Camille Saint-Saëns (1835-1921). Auteur de cinq concertos, cinq symphonies, douze opéras, et… de “L‘Assassinat du Duc de Guise”, première musique pour le cinéma (DR)

Il fut un temps où Camille Saint-Saëns, auteur de douze opéras, dont Samson et Dalila — actuellement, et jusqu’au 5 novembre, à l’affiche de l’Opéra-Bastille dans une nouvelle production — est le seul rescapé, fut considéré comme le plus grand compositeur français. Il fut un temps où l’auteur du Carnaval des animaux et de la Danse macabre brandissait les vertus de l’avant-garde. Il déclarait alors : « Pour accepter de nouvelles formes, pour en pénétrer le sens, il faut absolument que l’esprit fasse un effort : les gens qui aiment à faire cet effort sont rares. Ce qu’on aime, c’est à se pelotonner dans sa paresse et dans sa routine, dût-on crever d’ennui et de satiété… »

Mais il faut bien que jeunesse se passe, et c’est ce même Saint-Saëns qui sera tourneboulé dans son grand âge par les audaces des nouveaux jeunes. Debussy était évidemment dans le collimateur : lorsque Claude Debussy, à la veille de sa mort, fit savoir par la voix de son épouse, qu’il allait poser sa candidature à l’Institut, Saint-Saëns écrivit à son ami Gabriel Fauré : « Je te conseille de voir les morceaux pour 2 pianos, Noir et Blanc, que vient de publier M. Debussy. C’est invraisemblable, et il faut à tout prix barrer la porte de l’Institut à un Monsieur capable d’atrocités pareilles ; c’est à mettre à côté des tableaux cubistes » !!!

Comme dit le récitant dans L’Histoire du Soldat : « On ne peut pas être à la fois qui on est et qui on était »…

La Dalila d’Alexandre Cabanel, membre, lui aussi, de l’Institut (DR)

La Dalila d’Alexandre Cabanel, membre, lui aussi, de l’Institut (DR)

Or, à l’époque où il composait Samson et Dalila, Saint-Saëns était clairement wagnérien, comme nombre de ses amis. D’ailleurs, on retrouve son nom sur la liste établie par Lavignac des Français qui ont assisté en 1876 à Bayreuth à la première Tétralogie ; et il y revint pour le Parsifal de 1882. L’orchestre de Samson, la richesse de ses couleurs orchestrales, cette « orchestration foisonnante » que Philippe Jordan, le chef de notre soirée, cite à juste titre, est sa signature. Référence également : le travail choral tel que Bach et Haendel l’ont pratiqué. Et le premier grand chœur des Hébreux constitue une somptueuse entrée en matière. Formidable déclamation d’un orchestre en superforme !

Jalousie et trahison
Au départ de ce Samson, Saint-Saëns songeait à un oratorio, lequel aurait parfaitement rendu compte de cette histoire biblique, mais Saint-Saëns avait un autre dessein : raconter une histoire d’amour avec jalousie et trahison, et grande scène passionnelle ; et c’est ce Samson-là, sur un livret assez indigent d’un certain Ferdinand Lemaire (un ami !) que notre Camille a offert à la postérité un mélo écrit selon les canons de l’art.

L’exubérance des Philistins © Vincent Pontet / Opéra de Paris

L’exubérance des Philistins © Vincent Pontet / Opéra de Paris

Tout repose donc ici sur les deux rôles-titres, leur crédibilité, leurs performances vocales. La Dalila de la géorgienne Anita Rachvelishvili, qui fit naguère un tabac dans Carmen à la Scala, est époustouflante d’aisance vocale et de puissance expressive. Elle a été acclamée à Bastille le soir de la première. Le Samson du letton Aleksandrs Antonenko, dramatiquement moins convaincant a, comme l’on dit, une belle vaillance vocale. Et de surcroît, contrairement à l’usage, il n’a pas attendu le geste fatal de sa bien-aimée pour couper son abondante chevelure, il s’en est chargé ! Un suicide donc, ainsi l’a décrété le metteur en scène Damiano Michieletto — pourquoi, pourquoi pas ? Ce même Michieletto, qui a utilisé le grand espace de Bastille sur deux niveaux, ce qui n’est pas une mauvaise idée, nous a rappelé aussi que l’orientalisme est la quintessence de cet esthétisme ou cette esthétique d’époque, et en a usé — et abusé dans le dernier acte, plus bacchanale que nature.

Le généreux Franz Liszt
Rappelons enfin que Samson et Dalila, une des gloires de l’opéra français du XIXe siècle, fut créé à Weimar (le 2 décembre 1877) grâce au généreux Franz Liszt, faute d’intérêt à Paris pour cette œuvre si moderne, que l’opéra de Saint-Saëns n’entra au répertoire de notre scène nationale qu’en 1892, mais fut représenté dès 1991 à l’Opéra-Bastille dans la mise en scène de Pier Luigi Pizzi.

Une curiosité : Proserpine, un opéra oublié du même auteur, sera donné à l’Opéra royal de Versailles (en version de concert) le 11 octobre.

Un dernier mot sur Saint-Saëns, mais il est de Proust : « Je dois dire que jamais un musicien ne m’a autant emmerdé (Gounod dans Faust, encore plus) » — confidence de l’auteur de la Recherche à Jean Cocteau le 19 juin 1919.
 
 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason d’octobre 2016 :

« Ce jour-là, 25 avril 1792 :
Invention de la Marseillaise »

A propos de l'auteur

Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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