Le blog-notes de Claude Samuel Le scandale de Sancta Susanna – Wagner selon Paul Hindemith – Le vérisme italien – En attendant Wagner

Paul Hindemith (1895-1963) turbulent dans sa belle jeunesse (DR)

Paul Hindemith (1895-1963) turbulent dans sa belle jeunesse (DR)

C’est dans une Allemagne vaincue, en quête de nouveaux repères (et nous savons ce qu’ils furent !), qu’éclata à Francfort, le 26 mars 1922, le scandale de Sancta Susanna, le bref opéra de jeunesse de Paul Hindemith qui est actuellement à l’affiche de l’Opéra-Bastille en duo avec le très célèbre Cavalleria rusticana de Mascagni.

La profanation
L’année précédente, programmé à l’Opéra de Stuttgart en compagnie de deux autres opéras en un acte du même auteur (Mörder, Hoffnung der Freuen et Das Nusch-Nuschi), le jeune maestro Fritz Busch, récemment engagé par l’Opéra de Dresde, avait refusé d’en diriger la première, craignant que le public n’en supportât pas « l’obscénité ». Et, de fait, à Francfort, les « gardiens de la culture » qualifièrent l’ouvrage de « profanation incroyable de la vénération vouée à Dieu » ; quant au Katholischer Frauenbund « (L’Union des femmes catholiques), il organisa pendant la Semaine Sainte des prières d’expiation des péchés « en signe de douleur et de protestation contre la représentation indigne de la pièce » sur la scène de Francfort.

"Cavalleria Rusticana", dans son jus, première à Rome, en 1890 (DR)

« Cavalleria Rusticana », dans son jus, première à Rome, en 1890 (DR)

L’objet du délit : le livret du dramaturge allemand August Stramm, avec, en héroïne, la très pieuse Sœur Susanna, en quelque sorte une obsédée sexuelle qui presse son corps nu contre l’image du Sauveur sur la Croix… Mais on n’épilogua pas sur le modernisme très tempéré qu’Hindemith déclinait, loin des audaces développées par Schoenberg et ses disciples. Hindemith, plus tenté par la parodie façon Kurt Weill que par la musique à douze sons, folâtrait hors des circuits traditionnels, à la manière, si l’on veut, d’un Erik Satie, en France, à la même époque. Et je ne saurais trop vous conseiller d’écouter à cet égard la fantaisie pour quatuor à cordes intitulée Ouverture du « “Vaisseau Fantôme“ déchiffrée par un mauvais orchestre de second ordre à 7 heures du matin devant la Fontaine de Village ». Ou, de la même veine, également pour quatuor à cordes, le Minimax très militaire que Paul Hindemith composa pour le Festival de Donaueschingen, ce haut-lieu de la création toujours très actif, qu’il avait contribué à lancer au début des années vingt.

Le prêcheur
Hindemith, un farceur ? Les auditeurs de Mathis le peintre, ce gros pavé prêcheur que les nazis interdirent en leur temps, n’y auraient jamais pensé. Il faut bien que jeunesse se passe.

Mais, c’est tout de même grâce à cet Hindemith de second rayon que Stéphane Lissner nous a évité le couplage traditionnel : Mascagni-Leoncavallo ou, si vous préférez, Cavalleria Rusticana Paillasse, ces deux purs produits du vérisme italien. Quant à découvrir des liens secrets entre Cavalleria Rusticana et Sancta Susanna, c’est une autre paire de manche ! Mais, dans un répertoire où les compositeurs pêchent généralement par excès de développement, il faut bien sauver des eaux les très rares ouvrages intéressants en un acte…

La très pieuse Sœur Susanna (Anna Caterina Antonacci) et ses hallucinations (© Elisa Haberer / OnP)

La très pieuse Sœur Susanna (Anna Caterina Antonacci) et ses hallucinations (© Elisa Haberer / OnP)

Pour une confrontation guère évidente, Mario Martone, le metteur en scène italien de la soirée, par ailleurs scénariste et réalisateur au cinéma, a réussi un petit tour de forces : laisser sa spécificité thématique à chacun des deux ouvrages, tout de même un peu gêné par les vastes dimensions du plateau de Bastille. Mais de belles voix solistes et des choristes magnifiques dans Cavalleria ! Et un spécialiste au pupitre en la personne de Carlo Rizzi. Prochaine nouvelle production à l’Opéra de Paris : retour de Wagner avec Lohengrin. Du lourd !

Conseil de lecture : Il n’y a pas abondance en la matière et même une totale pénurie en ce qui concerne Mascagni. Pour Hindemith, on lira, traduit en français, le bref ouvrage (175 pages) de Giselher Schubert publié par Actes Sud. Enfin, en ce qui concerne le détournement de la très innocente Ouverture du Vaisseau fantôme, je vous signale l’existence d’un enregistrement par le Quatuor Buchberger édité par Wergo sous la  référence WER 6197-2A.

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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de décembre 2016 :

« Ce jour-là, 1er octobre 1733 :
la création
d’Hippolyte et Aricie de Rameau »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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