Le blog-notes de Claude Samuel Un officier de marine – Les mœurs tahitiennes – Le patronage de Massenet – André Messager – La parole de Proust – Lectures

Pierre Loti en 1882. Il occupe à l’Académie le fauteuil 13, détenu jadis par Racine, aujourd’hui par Simone Veil. Il eut droit à des obsèques nationales. "Sic transit gloria mundi !" DR

Pierre Loti en 1882. Il occupe à l’Académie le fauteuil 13, détenu jadis par Racine, aujourd’hui par Simone Veil. Il eut droit à des obsèques nationales. « Sic transit gloria mundi ! » DR

Qui lit encore les livres de Pierre Loti (1850-1923), né Julien Viaud, cet écrivain (élu membre de l’Académie française en 1891 contre Emile Zola !) et officier de marine dont la demeure (familiale) à Rochefort est transformée en musée ? Il fut un romancier prolixe et très enclin à mettre en scène sa propre existence de grand voyageur — d’Ispahan à Angkor, du Sénégal à Jérusalem… Il aimait beaucoup les femmes, un peu les hommes, semble-t-il. À trente-deux ans, il rédigea Le Mariage de Loti, savoureuse évocation des mœurs tahitiennes, dont l’exotisme intéressera quinze ans plus tard le très mondain et très proustien Reynaldo Hahn. Embarquement pour LIle du rêve, créée à l‘Opéra-Comique sous la direction d’André Messager le 23 mars 1898, reprise aujourd’hui au Théâtre de l’Athénée.

L’œuvre est curieuse, tout de même bien tournée pour un compositeur de dix-sept ans qui, né à Caracas, fils d’un Allemand de Hambourg et d’une Vénézuélienne, vient d’entrer au Conservatoire de Paris. En son temps, la partition fut saluée par Massenet, ce qui est une preuve de bel ouvrage, sinon de génie. « C’est étonnant : vous ne vous trompez jamais, tout est juste », écrit l’auteur d’Herodiade à son jeune collègue. Et l’accueil de la critique fut plutôt encourageant — « La presse n’a pu étouffer sous ses coups mon héroïne, ni fouler sous ses lourds et immondes talons mes petites fleurs polynésiennes. On me reproche toutes les qualités de l’œuvre, c’est-à-dire la langueur, la grâce et l’absence de mouvement. » Quant au chef, « il aurait pu diriger mieux (…) il est trop exclusivement musical ; il s’attache trop aux détails. » Jugement sans appel : « Ce n’est pas un chef de théâtre. » Un peu raide pour qualifier André Messager lequel allait diriger dans cette même salle quatre ans plus tard la création de Pelléas et Mélisande !

Reynaldo Hahn, l’enfant chéri de la Belle Epoque. Il chantait ses mélodies dans les salons parisiens avant de tenir la rubrique musicale du "Figaro". (DR)

Reynaldo Hahn, l’enfant chéri de la Belle Epoque. Il chantait ses mélodies dans les salons parisiens avant de tenir la rubrique musicale du « Figaro ». (DR)

L’ondulation des blés
Parole de Proust : « Cet instrument de musique de génie qui s’appelle Reynaldo Hahn étreint tous les cœurs, mouille les yeux, dans le frisson d’admiration qu’il propage au loin et qui nous fait trembler, nous courbe l’un après l’autre, dans une silencieuse et solennelle ondulation des blés sous le vent. »

Dire que les cœurs de notre XXIe siècle sont encore étreints serait excessif. Mais, parmi les petits maîtres, Reynaldo Hahn reste une valeur sûre et la salle de l’Athénée rénovée (avec fosse d’orchestre agrandie) sous la conduite de Patrice Martinet, son valeureux directeur, est l’écrin parfait pour ce type de résurrection.

Pierre Loti est sur la scène, incarné dans ce culte autobiographique par l’excellent Enguerrand de Hys. Chanteurs et choristes (l’Ensemble vocal Dionysos) sont nombreux sur le plateau de l’Athénée dans une mise en scène réglée par Olivier Dhénoin. Saviez-vous qu’il existe un « Orchestre du Festival Musiques au pays de Pierre Loti » ? C’est lui qui a le privilège d’officier dans le théâtre de Louis Jouvet jusqu’à dimanche après-midi, 11 décembre.

2840494841L’oreille au guet 
Si la musique de notre Reynaldo n’offre finalement qu’un parfum du passé, en revanche, la littérature le concernant est particulièrement généreuse : Peut-être aurez-vous quelques difficultés pour vous procurer un recueil d’articles du compositeur publié sous le titre « L’oreille au guet » chez Gallimard en… 1937. Mais en fouinant un peu, vous devriez trouver le Reynaldo Hahn (publié en 1976 aux Editions Buchet-Chastel) de l’anti-boulézien Bernard Gavoty qui succéda à Reynaldo au Figaro. Enfin, plus d’un siècle après notre île du rêve, les éditeurs s‘intéressent encore à son auteur : Le Reynaldo Hahn sous-titré « Un éclectique en musique ») est un ouvrage collectif dirigé par Philippe Blay (Ed. Actes Sud) et le Reynaldo Hahn de Jacques Depaulis a été édité en 2007 chez Séguier.

De Madame Chrysanthème à Madame Butterfly
Enfin, pour clore cette chronique retro, je vous suggère de ne pas oublier d’insérer dans votre attirail de grand voyageur quelques romans de Pierre Loti : Le mariage de Loti, Le roman d’un spahi, Pêcheurs d’Islande et autres Madame Chrysanthème, titre que Messager a mis en musique et dont Puccini s’est inspiré pour Madame Butterfly, à l’affiche cette semaine de la Scala pour l’ouverture de la nouvelle saison.
 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de décembre 2016 :

« Ce jour-là, 1er octobre 1733 :
la création
d’Hippolyte et Aricie de Rameau »

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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