Le blog-notes de Claude Samuel L’archet de Renaud Capuçon – Wolfgang Rihm, Pascal Dusapin et Bruno Mantovani – Pierre Schaeffer, John Cage et Iannis Xenakis – L‘Orchestre de salon de Mauricio Kagel

Renaud Capuçon, ce brillant soliste bardé de prix et récompenses, a fondé un festival à quelques kilomètres de Chambéry, sa ville natale. / © Simon Fowler (Warner Classics)

Renaud Capuçon, ce brillant soliste bardé de prix et récompenses, a fondé un festival à quelques kilomètres de Chambéry, sa ville natale. / © Simon Fowler (Warner Classics)

 

Wolfgang Rihm, figure de référence de l’école allemande / © Eric Marinitsch (Universal)

Wolfgang Rihm, figure de référence de l’école allemande / © Eric Marinitsch (Universal)

On connaît les chevaux de bataille des violonistes : Beethoven, Brahms, Tchaïkovski. Parfois, pour ceux qui ont le goût du risque, Bartók ou Alban Berg. Or, voici l’une des jeunes stars de l’école violonistique française qui rebat les cartes et associe sur le même CD (Erato – 0825646026876) trois compositeurs contemporains, je veux dire « nos » contemporains. Nés dans les années cinquante pour deux d’entre eux, vingt ans plus tard pour le troisième : l’allemand Wolfgang Rihm, les Français Pascal Dusapin et Bruno Mantovani.

Pascal Dusapin, plus de cent œuvres dans son catalogue ! (DR)

Pascal Dusapin, plus de cent œuvres dans son catalogue ! (DR)

Renaud Capuçon a su les convaincre ; puis il a, dit-il, « appris à respirer leur musique », dédicataire de trois partitions qui, malgré la frilosité bien connue des organisateurs de concerts, devraient voyager à travers le monde. Je pense de longue date qu’abandonner l’interprétation de la musique dite « moderne » aux seuls spécialistes est un bien mauvais service rendu aux auteurs contemporains et mes propres expériences m’ont convaincu que la plupart des interprètes, même illustres parfois, acceptent de plonger dans un vocabulaire qui violente leurs habitudes et exaspère une fraction non négligeable de leurs admirateurs. Mais, que diable, il faut vivre avec son temps ! C’est une des leçons que Rostropovitch, parmi d’autres (mais ils sont bien rares), nous a transmis avec de nombreux exemples à l’appui.

Sur la lune !
Mais ce qui plaide également en faveur de ce partage des rôles, c’est l’évolution du vocabulaire musical au cours des trois au quatre dernières décennies. Bien loin, le temps où, abordant pour la première fois une œuvre de la seconde Ecole de Vienne, un interprète pensait atterrir sur la lune. C’est à peu près ce que me dit un jour l’excellente pianiste Monique Haas (1909-1987), réputée pour la qualité de ses Debussy, quand je lui ai demandé d’enregistrer pour une émission de télévision les Variations op. 27 d’Anton Webern.

Ce fut aussi l’époque où tous les instruments de musique, du piano à la flûte en passant, bien entendu, par les cordes, étaient utilisés pour leur qualité percutante. Ce qui révoltait mon cher ami Etienne Vatelot dont l’âme de luthier ne pouvait supporter que l’on confonde la table d’un Stradivarius avec une vulgaire caisse claire.

Tout est bruit, tout est musique — ce qu’avait tenté de nous inculquer Pierre Schaeffer. Avec le recul du temps, je pense aujourd’hui que la démarche d’un John Cage ou d’un Xenakis s’inscrivait dans une évolution normale du langage musical — un passage obligé, aujourd’hui dépassé. Ce n’est ni une heureuse revanche, ni un regret mais un constat que l’écoute des trois œuvres gravées sur le CD précité confirme.

Bruno Mantovani, jeune directeur du Conservatoire de Paris / © Ferrante Ferranti

Bruno Mantovani, jeune directeur du Conservatoire de Paris / © Ferrante Ferranti

Les bruitistes
Wolfgang Rihm, Pascal Dusapin et Bruno Mantovani s’inscrivent dans une tradition, chacun avec son tempérament et sa fantaisie. Il n’empêche que les pionniers d’avant et d’après-guerre, et je songe aux lointains bruitistes italiens, à un pianiste comme Claude Helffer, à un violoniste comme Devy Erlih, à un flûtiste comme Severino Gazzelloni, ont eu le mérite de vivre avec leur temps et d’être les valeureux combattants d’une musique résolument moderne, appréciée par quelques poignées d’happy few….

On disait alors d’une œuvre qu’elle était « intéressante ». Mais les œuvres de Rihm, Dusapin et Mantovani sont mieux qu’intéressantes. C’est Rubinstein, dont la musique d’avant-garde n’était pas la tasse de thé, qui me dit un jour : « Dit-on d’une jolie femme qu’elle est « intéressante ? »

Mauricio Kagel, perturbateur et heureux de l’être… (DR)

Mauricio Kagel, perturbateur et heureux de l’être… (DR)

Quant aux compositeurs que servirent les « valeureux combattants » et qui furent souvent mes amis au cours des quatre ou cinq dernières décennies, leur souvenir s’éloigne et leurs œuvres traversent l’inévitable purgatoire, surgissant néanmoins au hasard d’un concert commémoratif ou d’une exécution discographique. Ce préambule pour vous signaler le concert que l’Ensemble Aleph, excellente formation à géométrie variable plus que trentenaire, donnera après-demain, dimanche 18 décembre à 16h à la Maison de la Radio ainsi que les deux CD que cet ensemble a enregistrés pour le label Evidence, lesquels exhument opportunément l’une des dernières partitions de Mauricio Kagel (1931-2008) : les Huit pièces de la Rose des vents pour orchestre de salon.

Cet Argentin qui, faute d’un accueil en France, s’installa jadis à Cologne et y passa l’essentiel de son existence, fut l’un des auteurs du Domaine Musical (et copieusement sifflé…), puis l’hôte régulier des festivals de création. Nos chemins se croisèrent fréquemment et Mauricio me fit souvent comprendre que le « spectacle musical » — sa marque de fabrique et l’origine de sa notoriété — était devenu pour lui une image plutôt frustrante, mais il est vrai que les yeux recevaient de tels chocs que les oreilles faisaient relâche. Dans la Rose des vents, il n’y a rien à voir. La partition très ludique, très habile, avec juste ce qu’il faut de dissonances, s’écoute dans le plaisir.

L’incroyable machine
Kagel, qui se voulait lui-même l’organisateur, et le seul maître à bord, de ses œuvres scéniques — quels souvenirs avec Variété, Présentation, Le Tribun et son incroyable machine de Zwei-Mann-Orchester ! — a d’une certaine façon, dissuadé ses propres héritiers. Belle revanche : on écoute mieux sa musique. Et les quatre parties de sa Rose des vents pour orchestre de salon valent le détour. Plus de charme que d’agression. Peut-être que Rubinstein eût aimé…

Que ce charme vous accompagne pendant une pause que je vous souhaite festive ! Prochain blog : le vendredi 6 janvier 2017.

 

mini-couv-diapason-dec
Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de décembre 2016 :

« Ce jour-là, 1er octobre 1733 :
la création
d’Hippolyte et Aricie de Rameau »

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

Laisser un commentaire