Le blog-notes de Claude Samuel Quand les goûts changent – Un Cosi fan tutte dédoublé Un Monteverdi tournoyant – La tristesse des mahlériens

Adriana Ferrarese (1755-1804) fut, le 26 janvier 1790, la première interprète de Fiordiligi, au Burgtheater de Vienne. Elle aurait été la maîtresse de Lorenzo da Ponte, le librettiste de "Cosi fan tutte"…

Adriana Ferrarese (1755-1804) fut, le 26 janvier 1790, la première interprète de Fiordiligi, au Burgtheater de Vienne. Elle aurait été la maîtresse de Lorenzo da Ponte, le librettiste de « Cosi fan tutte »…

Que faire avec les grands chefs-d’œuvre du répertoire lyrique ? Que faire pour ne pas appliquer éternellement les mêmes recettes aux Wagner tant aimés, à nos Mozart chéris, à notre Carmen inlassablement fredonnée ?

C’est la question que se posent aujourd’hui les metteurs en scène et, au premier chef, les directeurs des théâtres d’opéras. Jadis, en un lointain jadis, on se contentait d’indiquer aux divos et divas qu’ils devaient entrer sur scène côté cour ou côté jardin, et se déplacer à leur guise devant un décor en carton-pâte. De toute façon, la plupart des auteurs (et Wagner plus que tout autre) avaient tout indiqué sur leur partition. Mais les temps, les goûts changent, et la reproduction stricto sensu, sinon à titre documentaire, d’un Tristan tel qu’on le vit aux temps héroïques de Bayreuth, d’un Cosi fan tutte (pour autant qu’on en ait une idée précise) donné à Vienne six mois après la Prise de la Bastille, un an avant la mort de son auteur, n’aurait aucun sens. Et Dieu sait que cette décalcomanie est étrangère au goût, aux idées, à la philosophie de Stéphane Lissner, l’actuel directeur de nos deux salles d’opéra — jadis patron du Châtelet où il testa ses audaces, puis de la Scala. Et sa deuxième saison parisienne n’est pas moins aventureuse.

Et même les militaires se multiplient... / © Agathe Poupeney (Opéra de Paris)

Et même les militaires se multiplient… / © Agathe Poupeney (Opéra de Paris)

 
Marivaudage
Cosi fan tutte, l’avant-dernier opéra de Mozart qui fut longtemps considéré comme mineur, notamment en France, pour cause de marivaudage et d’incrédibilité, est donc à l’affiche de Garnier pour les quatre prochaines semaines. Un Cosi insoupçonné où nos couples d’amoureux sont doubles, également doubles l’espiègle Despina et le Monsieur Loyal de Don Alfonso. Doubles dansants. Rien d’étonnant puisque la mise en scène du spectacle a été confiée à la chorégraphe bruxelloise Anne Teresa De Keersmaeker. Et pas la moindre fioriture n’agrémente cette idée première : le plateau de l’Opéra est blanc, uniformément blanc, illimité dans son déploiement. Bref, c’est la surprise dès la première image mais aussi le constat : la musique et l’intrigue, au cœur du projet, en sortent indemnes, avec des résultats différents selon les rôles : le Don Alfonso chorégraphié passe un peu à la trappe, tandis que la double Despina, insolente, légère, est une parfaite manipulatrice.

Au fil des scènes, on entre dans le jeu et, à Garnier mercredi soir, à l’heure des saluts, ce ne fut pas la bronca, quelques huées timides pour souligner tout de même l’insolite de la production.

La distribution, et c’est justice, a été très acclamée. Le plateau est solide, vocalement et scéniquement, même si nous avons connu des Don Alfonso plus incisifs. La Despina, et c’est bien le cadeau du rôle, est réjouissante de rouerie. Quant aux quatre amants, ou les huit, si vous préférez, ils forment une équipe très homogène. En compagnie d’un orchestre que nous avons parfois connu plus subtil sous la même baguette de Philippe Jordan.

Les conspirateurs : le Don Alfonso de Paulo Szot (et de Simone Del Savio), la Despine de Ginger Costa-Jaskson (et de Maria Celeng) © Opéra de Paris

Les conspirateurs : le Don Alfonso de Paulo Szot (et de Simone Del Savio), la Despine de Ginger Costa-Jaskson (et de Maria Celeng) / © Agathe Poupeney (Opéra de Paris)

 
Raté !
Même semaine, même tentative de récupération des chefs-d’œuvre de l’opéra avec l’Orfeo de Monteverdi (d’après Monteverdi) à l’affiche du Théâtre de la Ville, via les Bouffes du Nord jusqu’au 5 février. Malheureusement, c’est raté ! Peu de musique et un tournoiement scénique gratuit. Dommage pour l’un de nos anniversaires de l’année.

La mise en scène de Samuel Achache et Jeanne Candel, la scénographie de Lisa Navarro. Pourquoi, pourquoi pas ??? / © Jean-Louis Fernandez

La mise en scène de Samuel Achache et Jeanne Candel, la scénographie de Lisa Navarro. Pourquoi, pourquoi pas ???
© Jean-Louis Fernandez

 
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Enfin, avant de développer ici-même cette triste nouvelle, je tiens à informer les mahlériens du décès, hier matin dans une clinique de Morges, d’Henry-Louis de La Grange. Je le vis jadis entreprendre sa croisade mahlérienne dont il a transmis le résultat dans d’épais ouvrages qui figurent dans toute bonne bibliothèque musicale. Il est artisan majeur de la connaissance d’un auteur souvent incompris. Ses riches collections de manuscrits et de documents rares sont désormais préservés, comme il souhaitait, grâce à une Fondation (la MMM : Médiathèque musicale Mahler) qui vient d’entamer un partenariat prometteur avec la Fondation Royaumont.
 
 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de février 2017 :

« Ce jour-là, 25 octobre 1893 :
la mort de Piotr Ilytch Tchaïkovski »

 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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