Le blog-notes de Claude Samuel Retour sur Mahler – Glenn Gould, le canadien – La plume de Karajan – Au jeu des questions – Vladimir Horowitz et Virgil Thomson

Henry-Louis de La Grange (1924-2017) ou Mahler sur le bout des doigts – Ph. Dominique Degli-Esposti

Henry-Louis de La Grange (1924-2017) ou Mahler sur le bout des doigts Ph. Dominique Degli-Esposti

De Mozart à Beethoven, de Chopin à Wagner, nous savons tout (ou presque) de la vie laborieuse et amoureuse des éminents compositeurs qui ont jalonné l’histoire de la musique occidentale. Et c’est l’occasion de saluer le gigantesque travail réalisé sur Gustav Mahler, l’homme et l’œuvre, par Henry-Louis de la Grange dont j’ai signalé le décès la semaine dernière. Travail de toute une vie consigné dans trois gros volumes, disponibles aujourd’hui chez Fayard. Travail de première main, fondé sur une longue prospection aussi bien à Vienne qu’à New York. La référence absolue !

Si l’on en juge par les ouvrages soumis cette année aux jurés du Prix des Muses, désormais Muses/France Musique, les interprètes, dont la vie n’est pas toujours aventureuse, pointent également leur nez dans cette bibliographie musicale et, ici comme dans le domaine politique, un succès de librairie témoigne, en tout cas, d’une belle notoriété.

Peu de mélomanes ont, certes, eu la chance d’entendre Glenn Gould, pianiste génialement fantasque dont la brève carrière publique n’est jamais, d’ailleurs, passée par la France. Mais, trente-cinq ans après sa mort, ses enregistrements sont inépuisablement réédités et lui-même reste, sans doute, le plus lu des pianistes du siècle passé. Dans la collection Actes Sud/Classica, Jean-Yves Clément enrichit en quelque soixante-dix pages, notre connaissance gouldienne. En exergue du premier chapitre, cette pirouette en guise de confession : « Je suis un compositeur, un écrivain et un homme de communication canadien qui joue du piano à ses moments perdus »…

Herbert von Karajan ou quand le nazisme assombrit une carrière foudroyante - DR

Herbert von Karajan ou quand le nazisme assombrit une carrière foudroyante – DR

Dans la même collection, c’est Sylvain Fort qui s’est chargé d’Herbert von Karajan, de ses turpitudes et de ses coups d’éclat ; et pour mieux défendre un dossier où alternent ombres et lumières, il n’a pas hésité à se mettre dans la peau de l’intéressé. « Moi, Herbert von Karajan… »

Première phrase : « Je suis mort le 16 juillet 1989 dans notre maison d’Anif… » L‘adhésion à la section locale du parti nazi ? « Je ne me suis jamais senti coupable. Au contraire, j’ai toujours eu le sentiment d’avoir été moins mouillé que bien d’autres. » Et l’aveu : « Ce zèle militant, je dirais qu’il était lié strictement à des nécessités administratives », et « j’aurais tué pour avoir ce poste de Generalmusikdirektor du théâtre d’Aix-la-Chapelle. » Réponse possible, mais à une question qu’au cours des deux interviews qu’il m’a accordées, dont l’une, en direct, devant les micros de France-Culture, je ne lui ai pas posée. Il est vrai qu’une interview avec Mr. K était très cadrée, soigneusement minutée. On avait prévu une demi-heure et, sans consulter sa montre, il s’est levé brusquement à la trentième minute… Je comprends notre auteur : faire parler le maestro est tout de même plus facile …

9782283027226-710c6Le calvaire
Autres artistes qui se sont prêtés au jeu des questions-réponses : la très british Felicity Lott qui répond aux questions d’Olivier Bellamy dans Il nous faut de l’amour, ce qu’elle a chanté dans Mozart, Strauss et Offenbach (aux Editions Buchet-Chastel), le couple australien Joan Sutherland / Richard Bonynge, chanteuse et chef, inséparables « à la scène comme à la ville », comme il est dit sur la couverture de cet ouvrage face aux questions de Paul-André Demierre (aux Editions Papillon ), la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei dont le précédent livre, La rivière et son secret, relatait le calvaire d’une musicienne classique aux temps de la Révolution culturelle et qui explique maintenant le bonheur d’une terre natale retrouvée (sous étiquette Salvator) ; et la « vie à quatre mains » de Katia et Marielle Labèque que j’ai croisées jadis au Festival de Royan, lorsque Michel Béroff remporta le premier prix du premier Concours Olivier Messiaen — Katia et Marielle qui s’imposèrent d’emblée dans les Visions de l’Amen (d’Olivier Messiaen), dans la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók, jouèrent Berio et conquirent une gloire internationale avec George Gershwin. Récit agencé par Renaud Machart pour les Editions Buchet-Chastel.

9782330072971Blanc de poulet et soles fraîches
Enfin le nouvel ouvrage, après quelques autres, consacré à l’un des artistes les plus stupéfiants, les plus surprenants, les plus insaisissables du XXe siècle : Vladimir Horowitz, né en terre ukrainienne en 1904, mort à New York quatre-vingts six ans plus tard : Horowitz, L’Intranquille par Jean-Jacques Groleau pour Actes Sud. Et intranquille, il l’était vraiment cet angoissé permanent dont la glorieuse carrière enchaîna les triomphes et les interruptions, avec des retours d’autant plus attendus, d’autant plus frénétiques qu’ils s’étaient fait longtemps attendre. Jean-Jacques Groleau revient avec des détails savoureux sur le quotidien (« blancs de poulet et soles fraîches » au menu), sur la vie sentimentale : homosexualité mal assumée et Wanda, l’épouse, fille du grand Toscanini, toujours aux aguets. Et j’ai le souvenir de la conférence de presse qu’Horowitz donna pour quelques journalistes européens dans les salons des pianos Steinway à New York à l’occasion de l’un de ses retours. À toutes les questions, il ouvrait la bouche et l’inénarrable Wanda prenait aussitôt la parole, de peur que l’illustre virtuose ne se perde dans d’obscurs états d’âme.

Vladimir Horowitz, dont Clara Haskil disait : « C’est Satan au clavier » DR

Vladimir Horowitz, dont Clara Haskil disait : « C’est Satan au clavier » DR

Sanglant
La critique musicale ne fut pas tendre avec Horowitz ; en particulier, la célèbre plume du Herald Tribune, Virgil Thomson (1896-1989). Après un papier spécialement sanglant, il eut droit à un procès : Wanda l’avait vu somnoler plus qu’il n’est permis. L’histoire ne dit pas ce que décida la justice, mais je me souviens de la réponse qu’il me fit un jour lorsque je lui ai demandé pourquoi, après quatorze ans de bons et loyaux services, il avait jeté l’éponge : « J’ai toujours un peu dormi au concert, me dit-il, mais à la fin, je dormais tout le temps. »

Mais quand il ne dormait pas, mon ami Virgil était merveilleusement drôle, comme en témoigne la série d’entretiens que je fis avec lui pour feu la RTF, lesquels doivent être enfouis quelque part, dans les souterrains de l’INA…
 
 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de février 2017 :

« Ce jour-là, 25 octobre 1893 :
la mort de Piotr Ilytch Tchaïkovski »

 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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