Le blog-notes de Claude Samuel Le culot de Jean-Christophe Averty Yves Montand et Juliette Gréco – Le jazz à Juan Le Bach de Dinu Lipatti

Filmé en 1966, le pianiste Thelonius Monk sera, le 17 mars, l’une des références du Festival jazz & Images du cinéma Le Balzac (DR)

Filmé en 1966, le pianiste Thelonius Monk sera, le 17 mars, l’une des références du Festival jazz & Images du cinéma Le Balzac (DR)

Il fut un temps où les téléspectateurs, une poignée de privilégiés, imaginaient qu’au-delà d’un media d’information ou de divertissement, leur télé compterait un jour parmi les disciplines artistiques les plus créatives — illusion, hélas ! Ces téléspectateurs téméraires ne rataient sous aucun prétexte les émissions insolites, dérangeantes, provocantes d’un certain Jean-Christophe Averty, ce réalisateur un peu fou qui eut un jour le culot de faire passer (à l’image) des bébés à la moulinette. Scandale !

Déjantés
Nous avons eu droit la semaine dernière (en prime time, merci à France 3 !) à une piqure de rappel. À la rubrique « Les trésors cachés des variétés », les films déjantés d’Averty sont revenus secouer notre torpeur pendant près de deux heures dans un subtil montage de Mireille Dumas. En fouillant dans des milliers d’heures d’archives, elle a exhumé des pépites, dont les jeunes téléspectateurs d’aujourd’hui n’ont pas l’idée. Images allègrement mobiles réalisées avec la complicité de quelques icônes de l’époque : d’Yves Montand à Juliette Gréco, en passant par Brassens, Gainsbourg, Henri Salvador, Gilbert Bécaud, France Gall et bien d’autres dont les chansons ont traversé, sans trop de dégâts, quelques décennies. Mais c’était sans doute pousser l’audace un peu loin et, après le départ de Jean-Christophe, personne ne reprit le flambeau.

Affolement dans les rares chaumières déjà équipées à cette époque d’un poste de télé… (DR)

Affolement dans les rares chaumières déjà équipées à cette époque d’un poste de télé… (DR)

Quant à notre réalisateur pionnier, ce virtuose des trucages qu’apparemment les directeurs successifs de la télé ne firent pas trop d’effort pour retenir, il se recycla à la radio nationale et nous fit profiter de sa formidable discothèque de jazz, des milliers de vieilles gravures, dont il ne manquait jamais d’indiquer au micro les dates d’enregistrement et les numéros de série… Le rendez-vous radiophonique dura un bon quart de siècle jusqu’au jour où l’un des présidents de l’ORTF considéra que Jean-Christophe avait fait son temps. Mais il n’eut pas, là non plus, de successeurs…

J’ai le souvenir de Jean-Christophe Averty au Festival de jazz de Juan-les-Pins où, dans les années soixante, sa caméra captait les prestations des musiciens de jazz les plus fameux. Et il avait un tel sens de la pulsation du jazz, et de la plasticité de l’image, que ses films restent des modèles du genre.

Mezzo
Si vous en doutez, je vous engage à ne pas manquer au cinéma Le Balzac la séance du 24 février inscrite dans la nouvelle saison de « Jazz et Images », avec le film de 1961 où Averty met en scène, sous le titre « Blues again », quelques représentants de cette belle discipline. De nombreux réalisateurs, qui se contentent (dans le répertoire classique aussi bien) de passer bêtement du chef au soliste (et vice-versa) pendant une poignée de secondes, feraient bien de prendre une très salutaire leçon. Je suis un très bon client de Mezzo et autres chaînes classiques et je suis effaré par la platitude de la plupart des réalisations.

Dans un lointain jadis, j’ai invité pour une journée spéciale Jean-Christophe Averty au Festival d’art contemporain de La Rochelle où il pouvait logiquement prendre place et j’imagine que, responsable d’une maison d’opéras, hypothèse complètement farfelue étant donnée ma répulsion pour les tubes de l’art lyrique, je n’aurais pas hésité à lui confier une mise en scène où son imagination, l’acuité de son oreille, son sens du discours musical auraient pu faire merveille.

Jean-Christophe Averty en action, sans doute à Juan-les-Pins…

Jean-Christophe Averty en action, sans doute à Juan-les-Pins…

Dinu Lipatti
Nostalgie… Nostalgie aussi avec la réédition (coffret de trois CD sous le label Warner Classics) du fameux récital que le pianiste Dinu Lipatti donna le samedi 16 septembre 1950 au Festival de Besançon. Cet artiste génial n’avait que trente-deux ans, mais la leucémie (le diagnostic de maladie de Hodgkin avait été établi trois ans auparavant) l’emportera deux mois et demi plus tard. Les micros de la RTF avaient été installés dans la salle du Parlement où se déroulait le concert et, à défaut du direct qui fut annulé, le récital fut enregistré. Magnifique archive, opportunément exhumée.

Au cours de cet après-midi d’automne, Dinu Lipatti avait enchaîné devant un public subjugué la Première Partita de Bach, la Sonate en la mineur K.310 de Mozart, deux Impromptus de Schubert et treize Valses de Chopin. Lipatti était à la limite de l’épuisement, comme le relate André Tubeuf, dans son livre intitulé La Quatorzième Valse (aux Editions Actes Sud) et ferma le piano après la Sonate en mi bémol majeur de l’opus 18, la treizième de la série prévue. Et de Bach à Chopin, avec les deux brefs Schubert en prime, tout est miraculeux dans cet enregistrement : la perfection du style, la sobriété des épanchements, les nuances finement contrôlées. Alors qu’en notre époque baroqueuse, les œuvres pour clavier de Bach sont tombées dans la besace des clavecinistes, on constate combien le génie du Cantor échappe aux références instrumentales.

Deux artistes d’exception, qui conjuguèrent l’exigence et la modestie : Dinu Lipatti et Clara Haskil (DR)

Deux artistes d’exception, qui conjuguèrent l’exigence et la modestie : Dinu Lipatti et Clara Haskil (DR)

Notre seule religion
Dans le même coffret : le Concerto pour piano de Schumann, où la réplique au soliste est donnée par Herbert von Karajan à la tête du Philharmonia Orchestra. Là on constate aussi l’absolue honnêteté de Lipatti par rapport au texte musical. Il disait d’ailleurs : « Notre vraie et seule religion, notre seul point d’appui, infaillible, est le texte écrit. »

Vous retrouverez cette belle citation et d’autres aveux et commentaires dans le livre de Grigore Bargauanu et Dragos Tanasescu publié en 1971 et vingt ans plus tard en version française aux Editions Payot de Lausanne.

Et vous apprendrez aussi que Dinu Lipatti était né à Bucarest, à la fin de la Grande guerre, qu’il compta parmi ses amis Clara Haskil et Yehudi Menuhin, qu’il fit un long séjour à Paris à la fin des années trente et y rédigea quelques critiques musicales à destination de la presse roumaine. Il écouta Horowitz, et le jugea sans complaisance. À chacun sa famille…
 
 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de février 2017 :

« Ce jour-là, 25 octobre 1893 :
la mort de Piotr Ilytch Tchaïkovski »

 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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