Le blog-notes de Claude Samuel Deux contemporains aux deux rives de l’Atlantique – Schoenberg et les autres – La technique des douze sons – Les 800 pages d’Ansermet – Ives, le démocrate

Charles Ives et Harmonie, son épouse (DR)

Charles Ives et Harmonie, son épouse (DR)

Ils sont nés, l’un et l’autre, en 1874, à cinq semaines d’intervalle. L’aîné dans cette Vienne, capitale de l’Empire austro-hongrois, qui jetait ses derniers feux ; le cadet à Danbury, petite ville du Connecticut réputée pour sa fabrication de chapeaux. Et dans un contexte, ô combien différent, et chacun à sa manière, ils furent des novateurs. Comme tels, ils figurent en bonne place dans les histoires de la musique, mais bien rarement au programme de nos concerts. Ils sont l’un et l’autre dans notre actualité musico-littéraire : Arnold Schoenberg et Charles Ives.

Schoenberg, déjà bien servi au rayon des biographies, et je ne saurais trop recommander l’Arnold Schoenberg du grand critique allemand Hans Heinz Stückenschmidt (Ed. Fayard), un homme que j’ai bien connu à Berlin, alors que, sous les sarcasmes, Hermann Scherchen dirigeait la première de Moïse et Aron, fut l’objet d’une série d’essais rédigés à travers le temps par le musicologue allemand Carl Dahlhaus (1928-1989). 9782940068517Une trentaine de ces textes viennent d’être publiés par les éditions suisses Contrechamps et finement introduits par Philippe Albèra, lui-même directeur des éditions précitées.

Cher Arnold…
Livre pour initiés, où l’on passe de la technique de douze sons (« est-elle illusoire ? », page 149) à la mélodie de timbres, de la relation de Schoenberg à Bach, Beethoven, Bartók, Kandinsky à l’analyse, très détaillée, parfaitement incompréhensible pour le néophyte, des Variations opus 31, œuvre-clef dans l’évolution de notre cher Arnold. Particulièrement intéressant : l’analyse critique du livre (800 pages) du grand chef suisse Ernest Ansermet, créateur, entre autres, des Noces et de l’Histoire du Soldat d’Igor Stravinsky. Avec innombrables preuves techniques à l’appui, Ansermet taillait ainsi en pièces la musique à douze sons, et condamnait son fondateur, non sans quelques relents d’antisémitisme…

174L’ouvrage de Laurent Denave sur Charles Ives, sous-titré Naissance de la modernité aux Etats-Unis (publié par Aedam Musicae) est nettement moins polémique. Il raconte l’histoire d’un homme dont le père, volontaire de l’armée nordiste pendant la guerre de sécession, avait « une véritable passion pour les quarts de son » ! Chef de la fanfare, ce père béni avait soi-disant l’oreille absolue. « Mais tout est relatif, expliquera plus tard le jeune Charlie. Seuls les idiots et les impôts sont absolus ». Et Ives savait de quoi il parlait. Pour gagner sa vie, il était entré dans les affaires. Spécialiste des assurances et chargé de compiler les statistiques à la Mutual Life insurance Company de New York, il créera ensuite sa propre compagnie. Pas seulement pour gagner de l’argent, mais pour rendre service à ses compatriotes. C’était un démocrate, peut-être même un socialiste.

Il abandonna la composition en 1920, peu soucieux de l’exécution de ses œuvres, injouables, d’ailleurs, pour certaines d’entre elles, et il fut bien étonné lorsqu’on lui décerna, en 1947, le Prix Pulitzer. À plusieurs reprises, j’ai tenté, dans la mesure de mes moyens et de mes responsabilités, de mieux introduire la musique de Charles Ives en France. Mais les bons combats ne sont jamais perdus… et je ne doute pas que la lecture de l’ouvrage de Laurent Denave ne pique votre curiosité. À défaut des concerts, absents au bataillon, il reste une discographie assez riche. Ecoutez prioritairement la Quatrième Symphonie qui fut créée en 1965, cinquante ans après sa composition ! Ou la longue Sonate Concord pour piano, avec sa très brève partie de flûte ad libitum. Quand on n’imagine pas être joué, on se paie certains luxes…

Vive les amateurs, naïfs mais, parfois, imaginatifs et téméraires…

Fêtés par le timbre-poste !!!

Fêtés par le timbre-poste !!!

Question subsidiaire, Ives et Schoenberg se sont-ils connus ? Hypothèse envisageable puisque, comme on le sait, Schoenberg termina sa vie en Californie. L’événement aurait été discret : Ives fut invité à une réception donnée à New York en 1940 en l’honneur de son collègue européen ; et peut-être nos deux septuagénaires se sont-ils alors croisés… timb (2)

Schoenberg est mort à Los Angeles en 1951 ; Ives à New York, trois ans plus tard.
 
 
 
couv avril

Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason d’avril 2017 :

« Ce jour-là, 28 juillet 1750 :
la mort de Bach »

 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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