Le blog-notes de Claude Samuel Denisov, auteur soviétique – De la résignation à l’exil – La protestation de Khrennikov – Luigi Nono et De Gaulle – Le Soleil des Incas – Boris Vian et Debussy

LivreDenisovEdison Denisov, dont un livre récent, rédigé par sa veuve (et ancienne élève) Ekaterina Kouprovskaia (publié par les Editions Aedam Musicae) nous relate le parcours turbulent et le riche itinéraire musical, appartient à cette génération de compositeurs russes que les règles du réalisme soviétique ont contraint soit à la résignation, soit à l’exil. Denisov était plus proche de l’un que de l’autre et il fut finalement exclu de l’Union des compositeurs (ce qui signifiait « rayé de la carte ») et licencié de son poste d’enseignant au Conservatoire. Il n’avait pas été autorisé à venir en France lorsque, le 30 mars 1969, j’avais programmé au Festival de Royan la création mondiale d’Automne pour treize voix solistes que Marcel Couraud, chef de chœurs aussi téméraire qu’efficace, avait dirigée à la tête des Solistes des Chœurs de l’O.R.T.F. (ce qui me valut une lettre de protestation du sieur Khrennikov, l’inamovible patron de l’Union des Compositeurs).

Edison Denisov et sa seconde épouse, Ekaterina Kouprovskaia (DR)

Edison Denisov et sa seconde épouse, Ekaterina Kouprovskaia (DR)

 
Luigi Nono – le provocateur de la Place Saint Marc – Photo que j’ai prise en 1987

Luigi Nono – le provocateur de la Place Saint Marc –
Photo que j’ai prise en 1987

Une lettre comminatoire
Au même programme, j’avais prévu, en première française, les magnifiques Cori di Didone de Luigi Nono, ce dont j’avais naturellement averti l’auteur. Mais mal m’en prit : Luigi Nono était alors un militant communiste actif et il protesta dans une lettre comminatoire. Pas question que sa musique apparaisse dans un festival monté avec « l’argent de De Gaulle », sauf si toute une soirée lui était consacrée… J’ai tenu bon, d’autant que de nombreux services de répétitions avaient été déjà consacrés à cette partition difficile. Nono ne vint pas au festival, mais nos relations amicales, déjà assez anciennes, ne furent pas ternies pour autant et il sera, vingt ans plus tard, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, l’un de nos prestigieux invités du Centre Acanthes. Mais le Mur de Berlin venait de tomber et nous étions déjà entrés dans une autre époque. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui la place occupée alors par le politique dans la culture. Alors que le conflit islamique s’affiche quotidiennement dans nos medias et, hélas, dans le sang de nos places publiques, le temps où Staline et ses successeurs faisaient trembler nos concitoyens (et en fascinaient quelques autres) nous expédie sur une autre planète.

Edison Denisov (1929-1996) C’est à Paris que se termina la vie de cet ardent francophile. (DR)

Edison Denisov (1929-1996)
C’est à Paris que se termina la vie de cet ardent francophile. (DR)

Le feu aux poudres
Quant à Denisov, il n’était pas un provocateur et je me souviens de ses prudents silences quand il a aimablement joué le guide pendant l’un de mes séjours moscovites. Son nom était déjà connu dans les cercles de l’avant-garde musicale et son Soleil des Incas avait été joué au Domaine musical sous la direction de Bruno Maderna. À cette occasion, Pierre Boulez avait écrit (le 12 septembre 1965) à Denisov : « Je suis très heureux que nous inscrivions à notre programme pour la première fois votre œuvre et j’espère que cela sera le commencement de contacts suivis. » Hélas, après sa création à Leningrad sous la direction du grand chef soviétique Guennadi Rojdestvenski, l’œuvre avait déjà mis le feu aux poudres, ainsi que nous l’explique Ekaterina Kouprovskaia dans l’ouvrage précité.

André Volkonsky

André Volkonski (DR)

Il est vrai que Denisov n’était pas le seul dissident en puissance, et André Volkonski qui fut également l’un de nos invités au Festival était une personnalité nettement plus remuante, je dirai même totalement incontrôlable….

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Enfin, Denisov était un homme de grande culture, très au courant de la littérature et de la musique françaises. Il mit Boris Vian en musique, et L’Ecume des jours, opéra en trois actes, fut créé à l’Opéra-Comique ; en 1993, pour l’ouverture d’un Opéra de Lyon rénové (par Jean Nouvel !), il imagina une version jouable de Rodrigue et Chimène, l’opéra inachevé de Claude Debussy. Mais c’était une gageure…

L’accident
Trois ans plus tard, la vie de Denisov bascula dans la tragédie. Victime d’un épouvantable accident de voiture aux environs de Moscou, il venait d’être traité à Paris lorsqu’il succomba à un cancer.

Lire quelque quatre cents pages sur Denisov, c’est bien ; ce qui serait encore mieux, c’est de faire entendre à Paris la musique de cet ardent francophile qui a laissé derrière lui cent quarante opus. Avis aux amateurs !

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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