Le blog-notes de Claude Samuel Une flûte berlinoise – La BD et Mozart – Vienne au crépuscule – Une pièce sulfureuse – Philippe Boesmans

La Flûte enchantée à l'Opéra-Comique / © Iko Freesedrama-berlin.de (Opéra-Comique)

« La Flûte enchantée » à l’Opéra-Comique (© Iko Freesedrama-berlin.de / Opéra-Comique)

 
C’est bien Mozart qui est actuellement (et jusqu’au 14 novembre) à l’affiche de l’Opéra-Comique. Mozart et sa Flûte enchantée. Spectacle créé en 2012 à la Komische Oper de Berlin, ce qui pourrait laisser supposer la parfaite orthodoxie de la production. Mais il faut bien, si j’ose dire, rafraîchir les chefs-d’œuvre et je peux imaginer que l’espiègle Wolfgang-Amadeus n’aurait pas voué aux gémonies ces agréments poétiques projetés qui, outre leur propre qualité plastique, ponctuent habilement le livret de Schikaneder. Voici, par exemple, la terrifiante Reine de la nuit, araignée squelettique qui, en chair et en os, s’appelle Christina Poulitsi et conduit à bon port les étourdissantes vocalises du rôle…

"La Flûte enchantée" à l'Opéra-Comique / © Iko Freesedrama-berlin.de (Opéra-Comique)

« La Flûte enchantée » à l’Opéra-Comique / © Iko Freesedrama-berlin.de (Opéra-Comique)

Ici, est-ce Sarastro qui pique une belle colère ?

On est dans l’univers de la BD ou, si vous préférez, du dessin animé. En tout cas, en compagnie de personnages que le cinéma a popularisés. « Notre Papageno, note Barrie Kosky, le metteur en scène (et directeur de la Komische Oper), rappelle Buster Keaton. Monostatos est un peu Nosferatu et Pamina peut-être rappelle-t-elle un peu Louise Brooks. »

"La Flûte enchantée" à l'Opéra-Comique / © Iko Freesedrama-berlin.de (Opéra-Comique)

« La Flûte enchantée » à l’Opéra-Comique / © Iko Freesedrama-berlin.de (Opéra-Comique)

Quant à ces charmants petits éléphants qui ont embarqué Papageno, c’est un clin d’œil à Dumbo ; c’est aussi le résultat d’un cocktail rose dans un verre à cocktail géant…

La cure
La musique ? Elle a subi une cure d’amaigrissement, mais ce qui subsiste est tout de même l’essentiel et bénéficie d’une exécution instrumentale et vocale de bon niveau sous la direction de Kevin John Edusei, jeune chef allemand, premier prix du Concours Mitropoulos en 2008 (ce qui est une belle référence !), qui s’est également fait remarquer en dirigeant à Lucerne, en compagnie de Pierre Boulez et de Peter Eötvös, les Gruppen de Stockhausen. Mention spéciale pour la Pamina de Nadja Mchantaf et le Papageno de Dominik Köninger.

Les femmes
Et pour rester dans la viennoiserie, sautons deux siècles et passons du cérémonial maçonnique mozartien aux mœurs dissolues d’une Vienne au crépuscule, thème permanent des pièces, romans et nouvelles d’Arthur Schnitzler. Ce compagnon de route d’Hugo von Hofmannsthal et de Stefan Zweig était intéressé au plus haut point par le commerce des femmes qu‘il n’a guère épargnées dans son œuvre. Exemple éclatant dans La Ronde, pièce en dix dialogues dont la création fit scandale en 1920 à Berlin et qui fut interdite à Munich l’année suivante. Mais, trente ans plus tard, après une coupure de vingt minutes et grâce au talent de Max Ophuls, le film passa comme une lettre à la poste ; il est vrai que les amants et maîtresses se nommaient Gérard Philipe et Simone Signoret, Danielle Darrieux et Jean-Louis Barrault, Fernand Gravey et Daniel Gélin…

Simone Signoret et Gérard Philipe dans "La Ronde" de Max Orphüs (DR)

Simone Signoret et Fernand Gravey dans « La Ronde » de Max Ophuls (DR)

Raconter une histoire
Enfin, après l’adaptation de la pièce par Luc Bondy, qui fut également son premier metteur en scène au Théâtre de la Monnaie, La Ronde a été mise en musique (titre allemand : Reigen) avec beaucoup de soin et de finesse par Philippe Boesmans, l’un des rares compositeurs contemporains qui se sent tout à fait à l’aise dans le répertoire lyrique (sans doute parce qu’il sait, comme Richard Strauss, raconter une histoire). C’est sur le plateau de l’Auditorium de Bastille (cet espace neutre apprécié des metteurs en scène mais prolongé ici par une débauche de vidéo ) que l’Académie de l’Opéra, qui fait ses preuves d’année en année, a monté cette pièce sulfureuse, où l’on passe deux heures à suivre, grandeur nature, les ébats amoureux d’une société décadente. Cette société – la nôtre – dont nos relais médiatiques indignés dénoncent quotidiennement avec quelque complaisance les turpitudes.

C’est Jean Deroyer, l’un des meilleurs chefs de la jeune génération, qui officie à la tête de l’Orchestre-Atelier Ostinato.

Un seul regret : que ce beau spectacle n’ait été monté que pour six représentations. Dernière chance pour mes blogueurs : demain, samedi 11 novembre, sans connotation patriotique néanmoins.
 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

Claude Samuel

Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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