Le blog-notes de Claude Samuel Les lettres des musiciens – Brahms et le mariage, Brahms et l’opéra – De L’Or du Rhin à Carmen – Schumann à Endenich – Le retour des vieilles lettres – Le Concerto pour violon

Johannes Brahms (1833-1897)

Johannes Brahms (1833-1897)

Lorsque les héritiers n’ont pas caviardé les aveux gênants, et autres déclarations intimes, l’exploration de la correspondance des musiciens (des écrivains, des peintres…) constitue une mine inépuisable d’informa-tions, d’étonnements parfois et souvent de confirmations. Dans ce registre, Mozart est un grand classique. Berlioz et Debussy aussi. Avait-on, pour autant, négligé Brahms ? Et cependant, il n’a pas cessé d’écrire : à ses parents, à ses collègues, à ses interprètes et ses éditeurs — et à Clara Schumann, sa très chère Clara naturellement. Et l’on n’a pas fini de découvrir des missives inédites, telle cette lettre (sans grand intérêt, je dois dire) que Brahms adressa le 20 mars 1880 au célèbre physiologiste Theodore Wilhelm Engelmann (son partenaire de « quatre mains »), lettre récemment proposée aux enchères au prix de 5 400 €…

Christophe Looten, qui s’était plongé il y a quelques années pour Fayard dans le fascinant univers épistolaire de Wagner, s’attaque aujourd’hui pour Actes Sud à la correspondance de celui que l’on considéra comme l’anti-Wagner, mais celui-ci, son cadet de vingt ans, ne s’est jamais marié (quoique le désir l’ait longtemps obsédé) et n’a pas composé d’opéras, apparemment faute de livret, excuse permanente des compositeurs qui n’ont pas franchi le pas — et je songe à notre époque aussi bien à Henri Dutilleux qu’à Pierre Boulez…

9782330080334Ce pauvre homme fou…
Si l’on en croit les lettres retenues dans ce nouveau volume, la présence de Wagner n’a pas été obsessionnelle dans le monde brahmsien. On remarque néanmoins qu’à l’occasion d’un prêt de partition, Brahms qualifie L’Or du Rhin d’œuvre formidable »… Il est moins tendre avec Bruckner, « ce pauvre homme fou que les curés de Saint-Florian ont sur la conscience »… Et moins encore avec Franz Liszt, dont j’aimerais personnellement prendre la défense, mais il est vrai qu’à l’époque, le règne de Liszt à Weimar et, plus tard, son pèlerinage à Rome, ont énervé nombre de ses contemporains. Donc, pour Brahms qui s’en ouvre en 1859 à l’ami Joachim, « Les œuvres de Liszt sont de pire en pire, son Dante, par exemple ! » Mais, en revanche, il a d’étonnantes faiblesses pour Carmen, et il écrit, le 15 juin 1882, dans une formule pour le moins ambigüe à Fritz Simrock, l’éditeur de Bizet : « J’aime cette œuvre plus que tout ce que vous publiez, ce qui veut dire à la fois beaucoup et pas assez. »

Mais l’essentiel de la correspondance brahmsienne concerne évidemment le couple Schumann, auquel le futur auteur du Requiem allemand rend visite en septembre 1853 au moment où Clara découvre qu’elle est enceinte pour la huitième fois, quelques mois avant l’internement de Schumann à Endenich.

En 1853, Johannes…

En 1853, Johannes…

D’emblée, Robert et Clara sont frappés par le talent du jeune homme (vingt ans depuis mai) et eux, qui se méfient autant de Liszt que de Wagner, voient en Brahms le rénovateur de la musique allemande. Brahms, qui s’est mis au piano dès la première visite, va vraiment faire partie de la famille ; il sera là lorsque Robert, quelques heures après une tentative de suicide dans le Rhin, sera emmené dans la clinique psychiatrique à proximité de Bonn où Brahms lui rendra visite (mais pas Clara !) et où il mourra deux ans et demi plus tard. Lorsque Clara, pour nourrir sa grande famille, partira en tournée en Angleterre, c’est Brahms qui gardera les enfants (« Ferdinand est trop paresseux, Louis trop entêté, Felix est encore plus entêté et Genchen (Eugénie) est trop passionnée. Mais tous sont mignons et gentils »… Et pendant de longues années, il restera très proche de Clara, désormais veuve, Clara dont il était tombé dès les premiers jours éperdument amoureux.

Plus tard, beaucoup plus tard, lorsque les relations entre la géniale pianiste et le compositeur de Hambourg se seront apaisées, ils se renverront leur correspondance, avec la promesse que chacun détruise ses propres lettres, ce que fit, hélas, Clara, mais pas Johannes.

En 1853, Clara…

En 1853, Clara…

La complicité
Les lettres que Christophe Looten a retenues ne reviennent guère sur la grande histoire d’amour non partagé sinon secrètement, mais sur la complicité de deux musiciens exceptionnels qui passeront les dernières années de leur vie à se chamailler, pas d’accord notamment sur les détails de l’édition des œuvres de Schumann, en particulier sur le projet d’éditer le Concerto pour violon, partition tardive qui révèle d’évidentes faiblesses — ce concerto qui est resté caché jusqu’à ce que les nazis décident qu’il s’agissait d’une bonne réplique au très célèbre Concerto du juif Mendelssohn. Je signale à ce sujet que la note de la page 159 est fautive, non pas que le concerto n’ait pas été finalement créé en 1937, mais sûrement pas par Hephzibah Menuhin, juive, et pianiste !

Pour l’anecdote, je retiens enfin cette réflexion de Brahms (lettre à Clara, de novembre 1889) : « Nous vivons ici sous le signe du phonographe (…) Tu auras déjà lu suffisamment sur cette dernière merveille ou te la seras fait décrire : c’est comme si l’on vivait un conte. » Certes…

Brahms assistera en mai 1896 à l’enterrement de sa vieille amie. Il mourra onze mois plus tard.

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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