Le blog-notes de Claude Samuel Dix ans déjà – Vieille musique et avant-garde – L’envol vers Sirius – Les hériti(ers)ères – Modernes ou classiques ?

Karlheinz Stockhausen (1928-2007) Un moderne, pas encore un classique

Karlheinz Stockhausen (1928-2007) Un moderne, pas encore un classique

Sans considérer, pour autant, que l’anniversaire constitue un repère majeur de la vie musicale, j’aimerais rappeler à mes amis, amateurs d’œuvres contemporaines, qu’on a célébré dans le silence apparemment le plus total, le 5 décembre dernier, le dixième anniversaire de la mort de Karlheinz Stockhausen, neuf mois avant son quatre-vingtième anniversaire. Ceux qui ont vécu l’époque tourmentée de l’après-guerre se souviennent des combats esthétiques qui ont opposé la vieille musique (en gros, la musique tonale ou pseudo-tonale) et l’avant-garde, représentée à Paris par les quelque six ou sept concerts annuels du Domaine musical. Et combats, rudes ou feutrés, entre les différentes options prises alors par les compositeurs les plus prospecteurs.

5165+83NjXL._SX312_BO1,204,203,200_Pour fixer les idées, je noterai quelques noms qui ont cristallisé les polémiques : de Pierre Boulez à Karlheinz Stockhausen, en passant par Luigi Nono, Luciano Berio, John Cage, Iannis Xenakis, Mauricio Kagel, pour ne citer que nos vedettes. Je me souviens du jour où, aux Rencontres de La Rochelle, Stockhausen et Xenakis se sont croisés — salut très froid… Les musicologues reviendront sur les œuvres des uns et des autres lorsque le temps du purgatoire sera passé. On se contentera donc aujourd’hui d’un rapport d’étape et, pour établir ce diagnostic provisoire, les Essais sur la musique de Stockhausen, traduits par Christian Meyer, réédités aux Editions Contrechamps sous la direction toujours très experte de Philippe Albera, cernent bien le sens et les limites du débat.

Une page blanche
Certes, pour tous ces jeunes musiciens qui s’étaient connus dans les cours de Darmstadt, qui avaient bu ensemble de la bière après les concerts de Donaueschingen et qui, pour certains d’entre eux, étaient passés plus ou moins rapidement dans la classe de Messiaen au Conservatoire de Paris, les frontières entre l’ancien monde et le nouveau monde étaient claires, mais le nouveau monde, prometteur plus qu’inquiétant, n’était encore qu’une page blanche…

La classe de Messiaen. Je crois reconnaître Stockhausen (penché) au troisième rang…

La classe de Messiaen. Je crois reconnaître Stockhausen (penché) au troisième rang… © Ripnitzki

 
Le visionnaire
C’est un écho de cette situation particulière que l’on retrouve entre les lignes dans le livre précité, situation où, après une brève convergence le fossé s’est creusé entre « Stockhausen le visionnaire, le spéculatif » et « Boulez, l’analytique, le pragmatique ». Pour Boulez l’aboutissement sera Répons ou la machine minutieusement contrôlée ; pour Stockhausen, Licht et l’envol vers d’autres mondes, du côté de Sirius. Démarches totalement divergentes et réciproquement contestées.

Mais il y a d’autres nourritures dans le nouveau recueil, intitulé « Comment passe le temps » : des considérations sur le temps musical et la musique dans l’espace, nouveau jouet post-dodécaphonique, une réflexion sur le thème « musique et graphisme », des développements très techniques consacrés au Concerto op.24 de Webern, témoignage assez aride du premier sérialisme, qui concernent surtout des amateurs très avertis. Si vous ne vous considérez pas comme très averti, commencez par l’introduction d’Albéra (tout de même une bonne trentaine de pages) qui situe bien « le cas Stockhausen », de l’homme (dont l’adolescence, à l’époque du nazisme, fut très perturbée), et du musicien. Et souhaitez qu’un festival (mais il faut beaucoup d’argent !) remonte un jour des œuvres aussi insolites que l’Alphabet pour Liège (avec ses nombreuses petites cases où des musiciens (?) se livraient à différentes activités : faire du pain, etc…), Sternklang (dont, à la demande du Ministre de l’époque, j’ai organisé la représentation parisienne dans une clairière du Parc de Saint-Cloud), Gruppen ou Herbtsmusik (construire une maison, battre le blé…), et que les jeunes pianistes se penchent sur les partitions de la longue série des Klavierstücke.

Le jour où Stockhausen déguisa Suzanne Stephens en Harlekin…

Le jour où Stockhausen déguisa Suzanne Stephens en Harlekin…

Pour le reste, les héritie(rs)ères veillent au grain, la clarinettiste Suzanne Stephens et la flûtiste Kathinka Pasveer qui furent, parmi quelques autres, les compagnes du maître, et les nombreux enfants, de Markus le trompettiste à Simon, dont Karlheinz me dit un jour : « C’est le plus doué ! ». Il avait dix ans…

La première partition de Simon (fils de Karlheinz et de Mary Bauermeister) que m’offrit son papa…

La première partition de Simon (fils de Karlheinz et de Mary Bauermeister) que m’offrit son papa…

Héros d’antan
Enfin, je constate que le temps fait son œuvre et qu’aucun des noms de nos héros d’antan ne figurent au programme, récemment publié, du Festival Présences, et c’est normal. Ils ne sont plus des modernes, pas encore des classiques.
 
 
CouvDiapasonDéc2017

Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de décembre 2017 :

« Ce jour-là, 21 juin 1967 :
la dissolution de la Société des Concerts »

A propos de l'auteur

Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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