Le blog-notes de Claude Samuel Concert à l’Élysée – Les récitants de Pierre et le loup – L’homme soviétique – De L’Ange de feu à la Révolution d’Octobre Guerre et paix

Serge Prokofiev (1891-1953), à l’époque où il jouait les dandys… Plus tard, citoyen soviétique, il rentrera dans le rang – DR

Serge Prokofiev (1891-1953), à l’époque où il jouait les dandys… Plus tard, citoyen soviétique, il rentrera dans le rang – DR

La presse nous apprend que le 1er mars, dans le cadre des Jeudis de la Culture organisés chaque mois au palais de l’Elysée, l’Orchestre de la Garde républicaine a exécuté Pierre et le loup, l’ouvrage célébrissime de Serge Prokofiev. Et, comme il se doit, de nombreux enfants avaient été invités dans ce haut lieu de la politique. Quant au récitant (dans ce rôle, on se souvient, parmi tant d’autres, de Gérard Philipe, Robert Hirsch, Fernand Ledoux, Madeleine Renaud…), c’est le président qui a dit le texte à visée pédagogique écrit par le compositeur — la flûte, c’est l’oiseau, le hautbois est le canard, le chat est représenté par la clarinette, etc.

Le jeune Rostropovitch (à droite) fut un familier de Serge Prokofiev. Grâce à cette relation quasi filiale, les violoncellistes disposent aujourd’hui avec la « Symphonie concertante », d’une des pièces majeures de leur répertoire.

Le jeune Rostropovitch (à droite) fut un familier de Serge Prokofiev. Grâce à cette relation quasi filiale, les violoncellistes disposent aujourd’hui avec la « Symphonie concertante », d’une des pièces majeures de leur répertoire. (DR)

(Souvenir, en décembre 1986, dans le cadre d’un long festival Prokofiev que j’avais organisé à Paris avec Rostropovitch lorsqu’à la recherche d’un récitant pour un Pierre et le loup dirigé à la veille de Noël, salle Pleyel, par mon ami Slava, j’avais sollicité Yves Montand. Une belle affiche. Montand me demanda de lui envoyer la partition… « Hélas, la partition est trop compliquée pour moi, je ne saurai jamais à quel moment intervenir »… Lambert Wilson, auquel j’ai rappelé récemment cette prestation, fut donc notre héros, magnifique).

L’homme soviétique
Question : cet universel Pierre et le loup, créé le 2 juin 1936 au Théâtre central pour enfants de Moscou, est-il une œuvre à clés ? Pierre serait l’homme soviétique, naïf et courageux, le chat nous renverrait au Guépéou, la redoutable police stalinienne, et les chasseurs, qui font un grand tapage, aux hommes politiques dont la discrétion n’est pas la vertu première…

Sur cette lancée, notre président aurait pu disserter sur les illusions d’un régime qui avait promis monts et merveilles au musicien exilé, lequel, après une quinzaine d’années passées en Occident, serait enfin dispensé de faire des gammes chaque matin pour demeurer, devant le clavier, égal à sa réputation. Mais l’auteur de Pierre et le loup fut bientôt contraint de se plier, comme les autres (pauvre Chostakovitch !), aux exigences du régime, et dès l’année suivante, il dut prouver sa bonne volonté en composant une Cantate pour le XXe anniversaire de la révolution d’Octobre destinée à un orchestre symphonique, un orchestre militaire, un orchestre d’accordéons et deux chœurs sur les textes de Marx, Engels, Lénine et Staline.

Guerre et Paix sur la scène de l’Opéra-Bastille. C’était en mars 2005. (DR)

Guerre et Paix sur la scène de l’Opéra-Bastille. C’était en mars 2005. (DR)

Et je ne doute pas que Prokofiev, qui avait été précédemment inspiré par la prose de Dostoïevski, du vénitien Carlo Gozzi, et de Valérie Brioussov, auteur d’un formidable Ange de feu dont je vous conseille vivement la lecture dans la traduction de Monique Lee-Monnereau (Ed. L’Age d’homme, 1983) commencera à comprendre que le retour au bercail se paie, très cher…

Notre président aurait pu ajouter que Prokofiev, comme ses plus éminents collègues, fut la cible de l’horrible Jdanov, l’ardent propagateur du « réalisme en musique », et que la première version de son Guerre et Paix, l’opéra aux soixante-cinq rôles chantés, œuvre testamentaire, fut censuré dès la création…  Mais le XXe siècle, siècle des dictatures européennes, est déjà loin, n’est-ce pas Monsieur le Président ?

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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de mars 2018 :

« Ce jour-là, 24 février 1979 :
création de la version intégrale de
Lulu »

 

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