Le blog-notes de Claude Samuel Brendel sur France Musique – Schœnberg et Ives – Un utopiste – L’Universe Symphony

Brendel, dont le fils, jeune violoncelliste, était alors l’un de nos stagiaires

Brendel, dont le fils, jeune violoncelliste, était alors l’un de nos stagiaires

Avant de me plonger dans la personnalité insolite et l’œuvre de Charles Ives, notre héros du jour, je viens d’écouter comme chaque matin sur France Musique l’excellente émission d’Emilie Munera et de Rodolphe Bruneau-Boulmier, qui ont consacré l’ouverture de leur séquence à Alfred Brendel lequel, largement octogénaire, coule des jours heureux mais toujours très actifs à Londres. Il est l’un des seuls survivants de la grande école austro-allemande du dernier siècle. Ses débuts dans la carrière pianistique furent assez discrets, mais je me souviens de son Concerto pour piano de Schœnberg (pas la meilleure œuvre du grand Arnold…) qu’il avait enregistré (comme tous ses premiers disques) pour Vox ; il y avait donc aussi ce Schumann, magnifique, que Brendel avait gravé en compagnie du Philharmonique de Vienne sous la direction de Simon Rattle et que Decca ressort aujourd’hui de ses archives.

Et c’est de Schœnberg précisément dont nous avions parlé avec le grand Alfred, en 1995, lors de son passage rapide à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, et avec Pierre-Laurent Aimard, enseignant alors au Centre Acanthes, qui buvait littéralement les paroles de Brendel, et qui sera ensuite l’un de ses fidèles auditeurs à Londres… C’est à cette occasion que je pris cette photo (pas terrible…) de notre invité d’un soir…

L’une des rares photos de Charles Ives. Elle a été prise en 1913.

L’une des rares photos de Charles Ives. Elle a été prise en 1913.

Charles Ives
Mais dans la très vaste discographie de Brendel (dont cinq enregistrements du Concerto de Schumann..), je ne vois guère d’auteurs contemporains, et pas la moindre partition de Charles Ives (prononcez aïllv’s), compositeur pour happy few considéré comme le père de la musique américaine, que le Printemps des Arts de Monte-Carlo honore pour son édition 2018 à partir de ce soir. Au programme : la Deuxième  Symphonie, œuvre en cinq mouvements composée entre 1899 et 1902… — et créée sous la direction de Leonard Bernstein le 22 février 1951, un demi-siècle plus tard…

Ives était né le 20 octobre 1874, cinq semaines après Schœnberg lequel mourut le 13 juillet 1951 à Los Angeles où il avait émigré en 1934. Le premier, natif du Connecticut, est mort à New-York le 19 mai 1954. Le second, grand prêtre de la musique nouvelle, adulé, discuté, respecté. Le premier, oublié même avant d’avoir été reconnu.

Schœnberg et Ives s’étaient sans doute croisés lors de la réception qui fut donnée à New York à son arrivée, en l’honneur de l’auteur du Pierrot lunaire et, si j’en crois HH. Stuckenschmidt, auteur d’un Schœnberg de référence (Ed. Fayard), jamais revus. Et il est vrai que Ives, qui s’est toujours considéré comme un compositeur amateur, fut très surpris lorsque la radio retransmit le 22 février 1951 l’enregistrement de sa Deuxième Symphonie.

Le couple Ives, Harmony et Charles : « Tiens, ils aiment ça ! »

Le couple Ives, Harmony et Charles : « Tiens, ils aiment ça ! »

Il était à l’écoute. Mais Ives, qui détestait les journaux, les photographes et le téléphone, n’était pas un homme à posséder un poste de radio, et l’on crut longtemps qu’il avait entendu son œuvre dans sa cuisine sur le poste de la servante familiale. On sut plus tard qu’il avait été accueilli ce soir-là par Will et Luemily Ryder, les amis du voisinage. « Monsieur Ives, racontera Mme Ryder, s’est installé au salon, il s’est concentré pour mieux écouter, et je me suis assise derrière lui pour qu’il ne pense pas que je veuille l’observer. À la fin, je suis sûre qu’il était très ému. » Quant à Harmony, sa chère épouse, elle avait, quelques jours auparavant, assisté au concert au fond d’une loge et, surprise par l’enthousiasme du public, elle avait murmuré « Tiens, ils aiment ça ! »

Argent et musique
Fils de Georges Ives, trompettiste dans une fanfare pendant la Guerre de Sécession, le jeune Charles avait entrepris dans sa jeunesse des études de musique à l’Université de Yale ; il avait reçu les conseils (très académiques) d’Horatio Parker mais, ayant refusé de mêler argent et musique, il choisit une activité en accord avec sa fibre philanthropique. Pétri de bonnes intentions à l’égard de son prochain, grand utopiste devant l’Eternel, il avait décidé de pénétrer dans le monde passablement trouble (en Amérique et en ce temps) des compagnies d’assurance où il mettra en pratique les théories sociales les plus avancées. Et c’est le même homme qui rédigera un vingtième amendement à la Constitution américaine, destiné, grâce à la pratique du référendum, à donner la parole au peuple — ce qu’aucun journal n’acceptera de publier.

Quant à la musique, elle occupa ses soirées, ses week-ends, ses vacances. Il pouvait concevoir une œuvre et la terminer dix ans plus tard, il pouvait imaginer les combinaisons les plus incongrues, flirter, comme les Européens mais avant eux, avec la polyrythmie, la polytonalité et, plus fort encore, avec la spatialisation, telle cette Universe Symphony (qu’il ne termina pas) où différents groupes d’interprètes devaient être répartis au sommet de différentes montagnes… Mais la gloire vint et, entreprise en 1902, créée en 1946, sa Troisième Symphonie fut couronnée par le Prix Pulitzer. Il refusa l’argent : « Les prix, dit-il, c’est bon pour les écoliers »…

Leonard Bernstein sera, au concert et au disque, l’un des grands interprètes de Charles Ives. DR

Leonard Bernstein sera, au concert et au disque, l’un des grands interprètes de Charles Ives. DR

En écoutant (peut-être ce soir à Monte-Carlo) sa Deuxième Symphonie, ne vous étonnez pas d’y reconnaître des sonneries de clairon, des cantiques, des citations de Beethoven, Brahms, Wagner et Dvorak et des airs de violoneux américain, et pour terminer un formidable accord dissonant. Pourtant, dira Léonard Bernstein, « le tout n’a pas donné une vulgaire ratatouille mais une œuvre véritable, originale, excentrique, naïve et pleine de charme comme une anodine carte de vœux qui pourrait pourtant vous exploser dans les mains. »

Lectures
Les ouvrages consacrés à Charles Ives, l’homme et l’œuvre, sont nombreux, et j’en ai compté neuf dans ma propre bibliothèque (y compris les textes rédigés par le compositeur), dont deux en français : le Charles Ives, naissance de la modernité musicale aux Etats-Unis de Laurent Denave (Ed. Aedam Musicae) et le Charles Ives et l’utopie sonore américaine de Gianfranco Vinay (Ed. Michel de Maule).

Enfin, une date à marquer d’une pierre blanche : le 5 avril, la Quatrième Symphonie de Charles Ives sera exécutée par l’Orchestre de Paris dans la Salle Pierre Boulez de la Philharmonie — partition écrite entre 1910 et 1919 et créée en 1965…

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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de mars 2018 :

« Ce jour-là, 24 février 1979 :
création de la version intégrale de
Lulu »

 

A propos de l'auteur

Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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