Le blog-notes de Claude Samuel Écrire sur Messiaen – Première invitation à Londres – La technique des emprunts – De Ravel à Massenet – Le goût du secret

Olivier Messiaen, à la fenêtre de sa maison de Petichet, avec vue sur le Lac de Laffrey DR

Olivier Messiaen, à la fenêtre de sa maison de Petichet, avec vue sur le Lac de Laffrey DR

La bibliographie très riche d’Olivier Messiaen débute dès 1965 avec la publication du petit livre de Pierrette Mari que mon ami Jean Roire lui avait commandé pour la collection Musiciens de tous les temps des Editions Seghers, cette collection pour laquelle j’étais censé écrire un Arnold Schoenberg, entrepris mais, hélas, jamais terminé… Quant à la littérature messiaennique, à laquelle j’ai contribué à diverses reprises, elle s’est enrichie au fil du temps, notamment grâce aux recherches des musicologues britanniques, en particulier de Christopher Dingle et du pianiste Peter Hill.

Nos amis anglais se sont intéressés à Messiaen dès les années trente, lorsque le compositeur, jeune organiste à la Trinité, fut invité à jouer à Londres sa Nativité du Seigneur. On connaît sa correspondance avec Felix Aprahamian, instigateur de cette invitation, auquel, déjà en rupture avec les choses pratiques de la vie, Messiaen expliqua qu’il fallait le chercher à la gare car il ne savait « pas un mot d’anglais ». Il joignit à son courrier sa notice biographique, où il avait noté que sa mère, Cécile Sauvage, était une poétesse (ce dont il était très fier) mais il avait omis de dire que son père, professeur d’anglais, était l’un des traducteurs de Shakespeare. Acte manqué…

livreAprès d’autres ouvrages de qualité (je tiens à citer les ouvrages de l’intarissable Harry Halbreich, décédé il y a deux ans, qui avait suivi la classe de Messiaen rue de Madrid), nous arrive, couronné cette semaine par le Prix spécial des Muses – France Musique, le livre majeur d’Yves Balmer, Thomas Lacôte et Christopher Murray, magnifiquement préfacé par George Benjamin, lui aussi britannique, qui fut l’un des derniers élèves de Messiaen — aujourd’hui l’un des compositeurs les plus remarquables de l’école anglaise…

Époustouflant
Il ne s’agit pas d’une nouvelle biographie mais, sous le titre « Le Modèle et l’invention », d’une prospection très pointue sur les sources du langage musical d’Olivier Messiaen et sur sa pratique constante des « emprunts ». Technique qui confirme le jugement sévère de Boulez : « Messiaen ne compose pas, il juxtapose »… Et tout le livre précité est une sorte d’époustouflant catalogue de ces « emprunts », dont Messiaen (qui avait un goût du secret très développé) ne souhaitait pas révéler les sources. Un livre de recettes, si l’on ose dire, que l’auteur des Visions de l’Amen n’a cessé d’enrichir, et dont il a tiré son miel.

À l’aube ou au crépuscule, noter les chants d’oiseaux… Cette photo, bien connue, ne peut avoir été prise que par Yvonne Loriod. Messiaen n’aurait pas convoqué un photographe au cours de ses randonnées forestières…

À l’aube ou au crépuscule, noter les chants d’oiseaux… Cette photo, bien connue, ne peut avoir été prise que par Yvonne Loriod. Messiaen n’aurait pas convoqué un photographe au cours de ses randonnées forestières…

Comme le démontre avec force exemples, subtilement choisis, l’ouvrage de Symétrie, ces emprunts, pas toujours faciles à détecter, sont innombrables et infiniment variés : ici, un extrait du solo pour flûte qui ouvre le Daphnis et Chloé de Ravel ou un fragment des Brouillards, première pièce du deuxième Livre des Préludes de Claude Debussy. Là un soupçon de la Chanson de Solveig de Grieg ou une référence à la musique bolivienne traditionnelle. Parfois quelques bribes de chant grégorien. Ou encore, un coup de chapeau très inattendu à la Manon de Massenet. Et, bien évidemment, des chants d’oiseaux.

« Tous ces emprunts (c’est Messiaen qui parle) seront passés au prisme déformant de notre langage, recevront de notre style un sang différent, une couleur rythmique et mélodique imprévue où fantaisie et recherche s’uniront pour détruire la moindre ressemblance avec le modèle. » Sources, donc, ouvertement secrètes, que nos trois auteurs ont traquées à la loupe, avec leur propre connaissance.

Question :  Fallait-il cacher ou montrer l’emprunt ?
« À l’évidence le compositeur s’est posé la question : son attitude, fluctuant entre voilement et dévoilement, est consciemment contrôlée, voire planifiée, ce que prouve une des seules pages d’esquisses du Traité de rythme de couleur et d’ornithologie à laquelle nous ayons eu accès »…  Et, plus loin, nos auteurs ajoutent : « Avoir compris la technique de l’emprunt d’Olivier Messiaen, avoir montré son usage et son étendue dans des relations avec de multiples compositeurs, avoir pensé et analysé son emploi dans un contexte compositionnel, redessine notre compréhension du « phénomène Messiaen » dans nombre des facettes de son activité, de compositeur mais aussi d’enseignant et de théoricien ; elle l’éclaire, et, assurément, le revivifie. »

Olivier Messiaen et Pierre Boulez - Le Maître et le disciple qui se sont connus dès 1944. Admiration et respect malgré les différends esthétiques. DR

Olivier Messiaen et Pierre Boulez – Le Maître et le disciple qui se sont connus dès 1944. Admiration et respect malgré les différends esthétiques. DR

Personnellement, et même sur des thèmes très anodins, j’ai toujours été frappé par le goût du secret de Messiaen et d’Yvonne Loriod, sa seconde épouse ; leur méfiance quasi maladive jointe à une étonnante naïveté. De même, les luthiers ne veulent pas révéler le secret de leur vernis. Ou, d’une façon plus triviale, les cuisiniers ne livrent pas la recette de leurs sauces…

Dirais-je que cette cachoterie me paraît complètement inutile ? Ce que nous aimons dans la Turangalîla ou dans les Couleurs de la Cité céleste, ce n’est pas la variété, ni le traitement subtil des ingrédients, mais ce que Messiaen, avec son génie de compositeur, en a fait… Mais aujourd’hui, on peut suivre le jeu de piste, ce qui est au moins une satisfaction pour notre esprit si rationnel…
 
 
Minicouvmars2018 (2)

Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de mars 2018 :

« Ce jour-là, 24 février 1979 :
création de la version intégrale de
Lulu »

 

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genevieve

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