Le blog-notes de Claude Samuel Hector Berlioz, compositeur et critique musical – La chute de «Malvenuto» – La compassion de Liszt – Un pape sur la scène – Les bonnes sœurs de Favart

Hector Berlioz (1803-1869), dans toute sa gloire…

Hector Berlioz (1803-1869), dans toute sa gloire…

Ses réussites, comme ses échecs, Berlioz les a toujours mis en scène. Imperturbablement. L’exemple de Benvenuto Cellini, son opéra de jeunesse représenté actuellement (et jusqu’au 24 avril) à l’Opéra-Bastille en apporte la preuve.

Tout avait commencé lorsque le jeune compositeur, auteur, déjà, de la Symphonie fantastique, avait adressé, sans succès, son projet à un certain Edmond Crosnier, (fils de Louis Crosnier et de Marie-Barbe Constantin, anciens concierges de l’Opéra, qui avaient gardé ce poste pendant plus de 35 ans, mais oui !), auteur de quelques vaudevilles et directeur de l’Opéra-Comique. Berlioz : « On a refusé les paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d’un fou ! » Mais le jeune Hector se console vite (« l’Opéra-Comique, c’est un théâtre d’épiciers ! ») d’autant qu’Henri Duponchel, le directeur du grand Opéra, ne saurait indisposer un homme dont la plume de critique musical exalte et vilipende à toutes occasions dans le Journal des Débats.

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Un nid de vipères

Signature du contrat, péripéties de la composition, intrigues en tous genres (« Je marche à l’Opéra comme dans un nid de vipères »…), Berlioz a tout relaté, au jour le jour, jusqu’à cette soirée du 10 septembre 1838 à laquelle assistaient Alfred de Vigny, Paganini et Théophile Gautier, effrayante mais déjà prévue par l’auteur : « Je crois que la première soirée sera orageuse, j’ai l’honneur d’avoir contre moi tous les compositeurs qui ont passé la quarantaine ». Et ce sera la tornade, en effet. « Malvenuto, lancera Le Chavirari, à la chute du rideau, le public s’est réveillé en sifflant… » Forfait après la troisième soirée ! Et Berlioz, définitivement écœuré : « Les chœurs sont d’une mollesse et d’une apathie à désespérer un saint. J’ai renoncé à animer cette troupe de cadavres… »

Liszt, qui file le parfait amour avec Marie d’Agoult au bord des lacs italiens, compatira : « J’apprends que l’opéra de Berlioz n’a point eu de succès. Pauvre ami ! La destinée est bien haineuse pour lui. Quoi qu’il en soit, Berlioz n’en reste pas moins la plus vigoureuse cervelle musicale de la France ! » Et Victor Hugo, cinq jours après la création : « Laissez crier ceux qui sont faits pour crier. Courage, Maître »…

Quatorze ans plus tard, c’est le toujours fidèle et généreux Franz Liszt qui interviendra dans son fief de Weimar en donnant une nouvelle chance (après révisions et découpage en trois actes) à l’opéra de Berlioz. Mais Paris boudera longtemps et ce n’est qu’en 1913, à l’occasion de l’inauguration du Théâtre des Champs-Elysées que la noble figure du sculpteur florentin dans laquelle s’était projeté notre Hector reviendra à l’affiche. Cependant, Benvenuto Cellini, largement éclipsé par le Faust de Gounod et autre Carmen de Bizet, ne sera jamais un passage obligé. Repris néanmoins (et encore à l’Opéra-Bastille en mars 1993) car il faut bien résister à la vague italienne et au raz-de-marée wagnérien ; quant à se lancer dans Les Troyens, c’est une autre affaire…

Glorieux crucifié 
Benvenuto Cellini, l’orfèvre et sculpteur florentin du Cinquecento, était un artiste génial mais maudit, ce qui ne pouvait déplaire à notre Hector, glorieux crucifié ; il fut aussi, comme Berlioz, un grand amoureux. Et dans l’opéra précité, il est davantage question des passions de l’âme que des interrogations esthétiques. Pourtant, et très curieusement, Berlioz qui est si à l’aise pour traiter de ces questions, et si brillant dans son autobiographie, ses lettres, ses papiers critiques, n’est pas un librettiste très inspiré. Dommage, car les autres ingrédients sont rassemblés : une belle écriture vocale, une superbe matière orchestrale. Mais on attend davantage du plus grand auteur français de son temps.

Il est toutefois légitime d’inscrire le Benvenuto au programme de notre théâtre national. D’autant que cette nouvelle production, signée Terry Gilliam pour la mise en scène, venue de l’English Opera de Londres, est très inventive et particulièrement soignée. Je vous recommande notamment la scène du Carnaval où le spectacle étincelle et pétarade. Quant au Cellini de John Osborn, il a une belle allure et une voix magnifique. En travesti, Michèle Losier dans le rôle d’Ascanio est parfaite et fait honneur à une distribution totalement francophone, où l’on pourrait presque se passer de surtitres… Enfin, un Pape sur une scène de théâtre, ce n’est tout de même pas si courant. Oui, Berlioz avait de ces audaces…

John Osborn dans le rôle-titre - La noble douleur d’un artiste contesté / © Agathe Poupeney (Opéra national de Paris)

John Osborn dans le rôle-titre – La noble douleur d’un artiste contesté / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

 
Une musique piquante
Si vous préférez du plus léger, sans pape mais avec une dizaine de bonnes sœurs, la Salle Favart vous propose (et jusqu’au 5 avril) l’œuvre qui fit courir les foules parisiennes au XIXe siècle, ce Domino noir créé quelque dix mois après Benvenuto. Jolie musique que Berlioz commenta dans l’un de ses feuilletons-fleuve. Je ne vous en livre que deux phrases : « La musique de M. Auber a généralement plu. On l’a trouvée, comme toujours, vive, légère et piquante ». Pour la suite, reprenez dans votre bibliothèque le tome 3 des critiques de Berlioz publié par Buchet-Chastel – quatre grandes pages, épatantes comme d’habitude, sont consacrées à notre Domino. Berlioz, l’un de nos grands écrivains…

Le « Domino noir », une nouvelle réussite d’Olivier Mantei, l’actuel directeur de l’Opéra-Comique. Ici, l’Angèle de Anne-Catherine Gillet et l’Horace de Cyrille Dubois / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

Le « Domino noir », une nouvelle réussite d’Olivier Mantei, l’actuel directeur de l’Opéra-Comique.
Ici, l’Angèle de Anne-Catherine Gillet et l’Horace de Cyrille Dubois / © Vincent Pontet (Opéra-Comique)

 
 
MiniCouvDiapAvril (2)

Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason d’avril 2018 :

« Ce jour-là, 16 janvier 1938 :
Benny Goodman fait entrer le jazz à Carnegie Hall

 

A propos de l'auteur

genevieve

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