Le blog-notes de Claude Samuel Alma Deutscher à la une du Figaro – Benzi, Maderna, Maazel – Les jeunes lauréats des grands concours – Idil Biret chez Nadia Boulanger – Clara

Alma Deutscher, la surdouée de l’année… DR

Alma Deutscher, la surdouée de l’année… DR

Elle est violoniste (et compositeur). Née en février 2005, Alma Deutscher a donc treize ans mais elle vient d’avoir les honneurs du Figaro, numéro du mardi 3 avril. Une pleine page avec photo et ce titre, pas très clair il faut dire : « Joue-la comme Mozart »…

Inoubliable Carmen
Quand on parle de précocité, la référence mozartienne est la tarte à la crème, mais on pourrait aussi citer la famille Mendelssohn (Felix et sa sœur Fanny, sa cadette de quatre ans, morte trop jeune, quelques mois avant lui). Et de tant d’autres qui jalonnent l’histoire de la musique occidentale.

Ce sont parfois des compositeurs, dont je renonce à établir la liste, tant ils sont nombreux ; plus souvent encore des interprètes, pianistes, violonistes, violoncellistes et même chefs d’orchestre — tel Roberto Benzi (né à Marseille de parents italiens) que la mémorable Carmen de l’Opéra Garnier projeta jadis sur les sommets de la réputation, une inoubliable Carmen incarnée par la belle Jane Rhodes que Benzi — qui fera, de 1973 à 1987, une carrière sans éclat à la tête de l’Orchestre de Bordeaux-Aquitaine — épousera.

À la baguette, le jeune Lorin Maazel, déjà élégant... DR

À la baguette, le jeune Lorin Maazel, déjà élégant… DR

Chef en culotte courte, ce sera également l’histoire de l’italien Bruno Maderna (1920-1973), un magnifique musicien, dévoué à la cause des jeunes compositeurs et un merveilleux ami ; et le cas de Lorin Maazel (1930-2014) qui avait onze ans lorsque Toscanini l’invita à diriger l’Orchestre Philharmonique de New-York ; les musiciens l’accueillirent en accrochant une sucette à chacun de leurs pupitres… Un surdoué qui me créa plus tard bien des soucis lorsqu’en charge de la musique à Radio France, je dus gérer la crise qu’il avait provoquée en quittant inopportunément le podium de l’Orchestre National pendant une tournée américaine…

La meilleure ?
Ces surdoué(e)s, je les ai souvent croisés lorsque j’ai organisé le Concours Olivier Messiaen (le premier lauréat, Michel Béroff, avait seize ans quand le jury, présidé par le compositeur, lui attribua le Grand Prix) et le Concours Rostropovitch ; c’est dans cette formidable compétition, si chère au cœur de notre Slava — que l’actuelle municipalité parisienne a sacrifiée absurdement après sa neuvième édition —, qu’une coréenne de onze ans, Han-Na Chang, fut la meilleure ; quelques membres du jury objectèrent qu’elle était bien jeune pour qu’on lui décerne le Grand Prix, mais Rostropovitch intervint : « N’a-t-elle pas été la meilleure ? ». Réponse positive. « Donc, elle doit avoir le Grand Prix ! »

Rostropovitch, en père protecteur avec la jeune Han-Na Chang – Ph. Agostini Pacciani

Rostropovitch, en père protecteur avec la jeune Han-Na Chang –
Ph. Agostini Pacciani

Au Qatar
C’était en 1994. Vingt-quatre ans plus tard, qu’est-elle devenue ? Elle a abandonné le violoncelle, s’est mise à la direction d’orchestre et elle a officié à la tête de l’Orchestre du Qatar (!) qu’elle a quitté, semble-t-il, dans un climat très conflictuel. Car, comme nous l’avions déjà vu jadis, elle a du caractère…

La morale de l’affaire, c’est qu’un concours se prépare en quelques années, se gagne en quelques jours, mais qu’une carrière se développe sur plusieurs décennies… Et combien de gloires se sont effondrées, lentement mais sûrement. Je n’ai pas entendu la jeune Alma Deutscher, prétexte de ces commentaires, qui a joué le 29 mars au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, mais cette petite fille a déjà des idées sur l’évolution de la musique. « Je n’ai rien contre ceux, dit-elle, qui veulent écrire de la musique atonale, ou pensent qu’il faut trouver un autre langage. Moi, je trouve que celui de Mozart ou Schubert, celui que 99% des gens aiment écouter, permet de dire plein de choses » Et, volontaire, elle ajoute : « Ce que je n’aime pas, c’est qu’on me dise comment je dois écrire »… Aveu que je livre à votre réflexion…

Nadia Boulanger et Idil Biret, sa plus jeune élève - DR

Nadia Boulanger et Idil Biret, sa plus jeune élève – DR

Parmi les surdouées, qui, aujourd’hui septuagénaire, poursuit une formidable carrière, j’ajoute le nom d’Idil Biret, pianiste turque qui, dans sa prime jeunesse, étudia la musique à Paris (notamment chez Nadia Boulanger) et se produisit à onze ans (le 8 février 1953) au Théâtre des Champs-Elysées, dans le Concerto pour deux pianos de Mozart, en compagnie de Wilhelm Kempff. Fugitivement en charge jadis des disques Véga, alerté par son étonnante précocité, je lui demandais de venir me voir. Elle arriva avec ses parents, mais c’est elle qui parla, très décidée. Et elle enregistra Bartók, Prokofiev et Brahms. Elle avait dix-sept ans. À la tête d’un des répertoires les plus étendus que je connaisse, elle n’arrête pas d’enregistrer tandis que ses vieilles cires sont rééditées dans des copieux coffrets. Elle était très classique, mais plus tard, quand je l’ai invitée au Festival de Royan, elle se lança dans la musique de Pierre Boulez et d’André Boucourechliev. Quelle santé ! Lire à son sujet l’ouvrage de Dominique Xardel « Idil Biret – Une pianiste turque en France », publié par Buchet-Chastel.

Clara Schumann (1819-1896), l’un des grands destins de l’histoire de la musique

Clara Schumann (1819-1896), l’un des grands destins de l’histoire de la musique

Son cher Robert
J’ajoute, pour conclure, que l’une des plus géniales et des plus prestigieuses enfants prodiges est Clara Schumann, que son père, le redoutable Friedrich Wieck, lança à huit ans sur la scène du Gewandhaus de Leipzig. Elle sera l’une des plus grandes pianistes de son temps mais, malgré un vrai talent, elle abandonnera la composition, se contentant d’exécuter les œuvres de son cher Robert. Elle avait dit, d’ailleurs : « J’ai cru que j’avais un talent de créateur, mais j’ai abandonné cette idée ; une femme ne peut espérer composer (sic !) – jamais une n’en fut capable. Ai-je l’intention d’être celle-là ? Ce serait prétentieux de le croire. Il n’y a que mon père qui a essayé de me conduire jadis dans cette voie. Mais j’ai rapidement arrêté. C’est à Robert de créer ; c’est toujours cela qui me rend heureuse. »

 
 
MiniCouvDiapAvril (2)

Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason d’avril 2018 :

« Ce jour-là, 16 janvier 1938 :
Benny Goodman fait entrer le jazz à Carnegie Hall

 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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