Le blog-notes de Claude Samuel De Mozart à Moussorgski – Le Concert à quatre de Messiaen – Schoenberg – Les « inachevés » de Debussy – Le Livre pour quatuor « reconstruit »

Pierre Boulez (1925-2016) tel que je l’ai retrouvé au Festival Olivier Messiaen de la Meije dont il était l’invité d’honneur en 2010

Pierre Boulez (1925-2016) tel que je l’ai retrouvé au Festival Olivier Messiaen de la Meije dont il était l’invité d’honneur en 2010

Les œuvres inachevées abondent dans l’histoire de la musique. Œuvres entreprises et abandonnées, partitions que l’auteur a laissées en plan — en ce domaine les exemples les plus divers illustrent cette catégorie musicale particulière, du Requiem de Mozart à la Symphonie bien nommée de Schubert. Et j’ai le souvenir de Messiaen qui, pendant ses dernières années en ce monde, refusait toute nouvelle proposition en disant : « Je veux terminer mon Saint François, je ne tiens pas à ce qu’il soit achevé par quelqu’un d’autre, comme le Boris Godounov de ce pauvre Moussorgski. »

Messiaen se trompait : il existe bien une version complète de Boris. Et lui-même qui, après sept ans de travail, avait réussi à terminer son opéra (créé en sa présence à Garnier le 28 novembre 1983), il laissa en chantier son Concert à quatre, pieusement reconstitué par Yvonne Loriod, œuvre dont l’exécution posthume, je dois l’avouer, me laissa perplexe. Quant au Moïse et Aaron de Schœnberg, on s’interroge toujours sur l’absence d’un troisième acte, dont le compositeur avait écrit le texte en 1932 et qui, au moment de sa mort, dix-neuf ans plus tard, n’était toujours pas mis en musique… Debussy enfin, sans doute trop investi dans Pelléas et Mélisande, abandonna sa Diane au bois et sa Chute de la Maison Usher (opéra en un acte d’après Edgar Poe, complété par le compositeur russe Edison Denisov), deux œuvres dont des fragments figurent dans le récent et passionnant CD « Centenary Discoveries » de Warner Classics.

Mais, en ce printemps 2018, c’est le nom de Pierre Boulez qui s’inscrit à l’affiche des « inachevés », Pierre Boulez dont le mythique Livre pour quatuor a été exécuté cette semaine à la Philharmonie par le Quatuor Diotima dans une version, en ce qui concerne le quatrième mouvement, reconstruite par Jean-Louis Leleu et Philippe Manoury.

Le Quatuor Diotima, en répétition au Centre Acanthes, Metz 2010 - Ph. Claude Samuel

Le Quatuor Diotima, en répétition au Centre Acanthes, Metz 2010 – Ph. Claude Samuel

Multiples épisodes
Dieu sait si l’histoire de ce Livre pour quatuor et des multiples épisodes de sa composition est longue : soixante-huit ans, de mars 1948 au décès du compositeur, début janvier 2016. Chronologiquement, ce Livre pour Quatuor se situe entre Le Soleil des Eaux, sous sa forme initiale de pièce radiophonique, et Polyphonie X, cette œuvre que le compositeur décida d’oublier définitivement après sa création au Festival de Donaueschingen. C’est l’époque de la Deuxième Sonate pour piano et du Premier Livre des Structures pour deux pianos, le temps du sérialisme pur et dur. Mais Boulez a toujours considéré que chaque œuvre n’était qu’un noyau destiné à proliférer. Démarche à l’opposé du travail de Messiaen, son maître bien-aimé, qui répétait à l’envi : « Quand je termine une œuvre, je note « Vu » sur la dernière page de la partition, et je n’y touche plus… » Et l’une des rares œuvres que Boulez n’a pas retouchée qui est aussi sa pièce la plus célèbre, c’est Le Marteau sans maître, créé pour l’éternité à Baden-Baden le 18 juin 1955.

Quant au Livre pour quatuor, il a été régulièrement remis sur le métier, mais ce qui peut surprendre c’est l’attitude de Boulez qui a divulgué, au fur et à mesure, les différents états de son travail.

Petit aperçu de la démarche boulézienne : création des parties I et II par le Quatuor Marschner en 1955 ; création des parties V et VI par le Quatuor Hamann en 1961 ; création des parties III a, b, et c par le Quatuor Parrenin en 1962 ; création des parties Ia, Ib, II, IIIa, b, V et VI par le Quatuor Arditi en 1985. Mais, en 2013, quand la société Universal m’a demandé d’organiser un coffret (de 13 CD) pour l’ensemble de l’œuvre de Boulez, son choix s’est porté, après mûres réflexions, sur la version 1962 du Quatuor Parisii où manque donc le quatrième mouvement, reconstruit (voir plus haut…).

Fondé en 1944, le Quatuor Parrenin, l’un des premiers interprètes du « Livre pour quatuor », fut, notamment au Domaine Musical et au Festival de Royan, un ensemble pionnier. DR

Fondé en 1944, le Quatuor Parrenin, l’un des premiers interprètes du « Livre pour quatuor », fut, notamment au Domaine Musical et au Festival de Royan, un ensemble pionnier. DR

Sans oublier que Boulez, conscient des difficultés d’une partition que l’on peut difficilement faire diriger par un chef d’orchestre, a développé l’œuvre dans son Livre pour cordes, lui aussi, toujours en devenir.

Je souhaite bon courage aux musicologues de l’avenir qui devront se frayer un chemin dans cette œuvre secrète, délivrée en pièces détachées, si boulézienne néanmoins dans son développement, si raffinée et sans cesse inventive.

Mais combien de quatuors à cordes à travers le monde auront-ils la hardiesse et le formidable talent en la matière du Quatuor Diotima ?

 
 
MiniCouvDiapAvril (2)

Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason d’avril 2018 :

« Ce jour-là, 16 janvier 1938 :
Benny Goodman fait entrer le jazz à Carnegie Hall

 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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