Le blog-notes de Claude Samuel Le décès d’un hautboïste-chef d’orchestre – Les documents de la Nationale – L’Adagio d’Albinoni – Les disques Erato – L’Atelier lyrique de Tourcoing – Jean-Claude, le franc-tireur

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Jean-Claude Malgoire (1940-2018), hautboïste, chef d’orchestre et prospecteur (DR)

Jean-Claude Malgoire, qui vient de disparaître à l’âge de soixante-dix-sept ans, était un pionnier, l’un des premiers interprètes français qui traqua les merveilles musicales des temps passés, et décida de les transmettre dans leur jus.

J’ai oublié les termes de notre conversation lorsque, dans un lointain jadis, il m’accueillit à son domicile parisien, mais je me souviens de ma surprise en apercevant, dès la porte d’entrée, un sol jonché de partitions. Il avait passé de longues journées au Département Musique de la Bibliothèque Nationale, il avait déniché, consulté, copié des partitions d’auteurs plus ou moins oubliés et, à la maison, il remettait à plat de précieux documents concernant une musique que nous ne qualifions pas encore de « baroque ».

Portrait « présumé » de Marc-Antoine Charpentier, ce musicien du Grand Siècle longtemps oublié qui sera l’une des redécouvertes de notre époque.

Portrait « présumé » de Marc-Antoine Charpentier, ce musicien du Grand Siècle longtemps oublié qui sera l’une des redécouvertes de notre époque.

Dieu sait si la place alors occupée par Bach, Vivaldi et une flopée d’Italiens oubliés, dont Albinoni (Ah ! Cet Adagio sorti, en vérité, de la plume du musicologue italien Remo Giazotto) était une aubaine pour les organisateurs de concerts et, bien plus encore, pour les éditeurs discographiques. C’était le temps où la famille Loury tenait boutique rue de la Chaussée d’Antin et, stimulée par les connaissances encyclopédiques de Michel Garcin, le directeur artistique de la maison, alignait les vinyles de Marc-Antoine Charpentier. Le temps où Jean-François Paillard passait pour un « spécialiste » de ce répertoire, où nous n’avions pas encore croisé dans nos pérégrinations un Gustav Leonhardt…

Un catalogue historique
Dans les années quatre-vingt-dix, Jean-Claude Malgoire s’inscrira, lui aussi, dans ce catalogue historique en enregistrant (sous étiquette Musifrance) à la tête de la Grande Ecurie et la Chambre du Roy, le Tancrède de Campra et la Carmen saeculare de Philidor. Auparavant, et dès les années soixante, il avait enregistré à tour de bras pour la branche française de CBS, (judicieusement animée par Georges Kadar) Haendel et Lully, et Les Indes Galantes de Rameau, le Te Deum de Purcell, les Vêpres de Monteverdi, et le Requiem de Mozart. Entre temps, il s’était installé pour de longues années à Tourcoing, où il avait fondé, en 1981, son Atelier Lyrique, un « opéra d’art et d’essai » où, dès la première saison, il montera Le Roi Théodore à Venise de Paisiello, The Beggar’s Opera de Britten (d’après John Gay) et Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, et dont il étendra rapidement le répertoire — j’ai le souvenir, en novembre 1987, de Maria de Buenos Aires, l’opéra-tango d’Astor Piazzolla monté par mes amis argentins, Jacobo Romano et Jorge Zulueta…

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Il faut dire que Jean-Claude n’était pas un « spécialiste » (ce que certains lui reprochèrent…), pas un vrai « baroqueux ». Il avait commencé sa carrière musicale en pratiquant le hautbois, instrument qu’il avait étudié au Conservatoire d’Avignon, sa ville natale. En 1967, il appartiendra à la première fournée de l’Orchestre de Paris en qualité de cor anglais où la baguette de Charles Munch, et son sourire, l’inspireront. Lui-même s’était déjà un peu frotté à la direction d’orchestre, à la tête de l’Harmonie des usines Renault (!) Ce qui n’était pas forcément un gage de bonne gestique. Ce que certains musiciens d’orchestre lui reprochèrent ; c’est ainsi qu’à Radio France, lorsque j’ai proposé aux musiciens de l’Orchestre National qu’il dirige le Requiem de Mozart, je dus faire front à un vent de panique ; il est vrai que les musiciens du National, en rivalité conflictuelle avec le Philharmonique, ne manquaient alors pas une occasion de mettre un peu d’huile sur le feu.… Quant à Jean-Claude, il avait ses certitudes (et sa générosité !)

Ce « philosophe à la barbe fleurie », comme le nomme drôlement Virginie Schaeffer-Kasriel dans son beau livre « Jean-Claude Malgoire – 50 ans de musique et d’aventure », publié aux Editions Symétrie, était finalement, malgré sa formation académique, un marginal, un franc-tireur, un novateur déterminé et, de surcroît, un ardent animateur.

 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason d’avril 2018 :

« Ce jour-là, 16 janvier 1938 :
Benny Goodman fait entrer le jazz à Carnegie Hall

 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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