Le blog-notes de Claude Samuel Les prophéties de Jacques Attali – Les Nuits de Xenakis Le théâtre iranien – Le mai 68 de la radio – Le syndicat des producteurs – Une soirée à Nancy

91wPdcaJEKLLa musique est toujours prophétie. C’est la thèse que soutient Jacques Attali dans Bruits, son brillant essai sur l’économie de la musique publié en 1977 aux Presses Universitaires de France. Ainsi, mai 68, cet épisode tumultueux du règne gaulliste dont tous nos medias célèbrent actuellement le cinquantenaire, se serait annoncé au Festival de Royan un mois auparavant.

Pour la cinquième édition du festival, j’avais prévu une partie de campagne le dimanche 7 avril au Château de La Roche-Courbon et j’avais programmé à cette occasion, interprétés par les Solistes des Chœurs de l’O.R.T.F. dirigés par Marcel Couraud, la création mondiale des Nuits de Xenakis, œuvre politique s’il en est, et les Rechants d’Olivier Messiaen. Xenakis, invité à la même époque aux Etats-Unis, n’était pas là, mais Messiaen, un fidèle de la première heure du festival (et membre de son Comité d’honneur), qui ne ratait jamais le moindre de nos concerts, était assis au premier rang.

Iannis Xenakis (1922-2001). Sa musique « stochastique » posait problème aux habitués des concerts, mais son statut de grec révolté lui acquit les faveurs de la jeunesse…

Iannis Xenakis (1922-2001). Sa musique « stochastique » posait problème aux habitués des concerts, mais son statut de grec révolté lui acquit les faveurs de la jeunesse… (DR)

Applaudissements nourris après les Nuits dédiées aux « obscurs détenus politiques Narcisso Julian, Costas Philinis, Hélène Erythiriadou, Joachim Amaro et aux milliers d’oubliés dont les noms mêmes sont perdus », et bissées, mais lorsqu’à la fin des Rechants, Messiaen se leva pour saluer, quelques voix s’élevèrent en scandant : « Xenakis ! Xenakis ! » Le meurtre du père, en quelque sorte…

Le Casino de Royan, haut-lieu de la musique contemporaine dans les années soixante. Ce bâtiment auquel me rattachent tant de souvenirs, fut détruit avec promesse d’un centre culturel qui ne fut jamais construit.

Le Casino de Royan, haut-lieu de la musique contemporaine dans les années soixante. Ce bâtiment auquel me rattachent tant de souvenirs, fut détruit avec promesse d’un centre culturel qui ne fut jamais construit.

En quittant le théâtre, Messiaen, un peu désabusé, s’est approché de moi : « Vous voyez, il y a vingt ans, on sifflait les Rechants parce qu’on les trouvait trop modernes. On les siffle maintenant parce qu’on ne les trouve pas assez modernes… » Quelques jours auparavant, nos jeunes siffleurs avaient fait du sit-in dans le Hall du Casino (aujourd’hui démoli…) où se déroulaient la plupart de nos manifestations et, devant l’inquiétude du directeur de la salle de jeux, je m’étais simplement assis avec eux… Ils voulaient parler… Ils avaient également pratiqué sur les affiches de nos programmes l’art du graffiti et quand, dans le cadre de notre collaboration avec le Festival de Persépolis, nous avions présenté, le lendemain d’un spectacle de Jean-Marie Patte, une pièce en iranien (le Kargahe Namayeche, pièce d’Abbas Naalbandian sous-titrée « Une recherche nouvelle, profonde et importante sur les fossiles de la 25e ère géologique » !), l’un de nos jeunes auditeurs avait écrit : « Vive le théâtre en iranien ! Enfin, on comprend !!! » Souvenir d’un autre temps… Et c’est dans la foulée de cette révolution bien innocente que le Festival de Royan aurait été, selon Jacques Attali, précurseur. Sans doute…

Cinquante-deux contrats
Quant au mai 68 de la Radiodiffusion française, je l’ai vécu en ma qualité de « producteur délégué » (sur France Culture et France-Musique). Réunions nombreuses et variées. Nous avions bien le droit de revendiquer, nous qui n’avions alors pas la moindre garantie d’emploi, sinon un contrat à signer pour chaque émission. Pour une émission hebdomadaire, je signais cinquante-deux contrats ! Lorsque l’une d’elles tombait un dimanche soir, un mois d’élection (à deux tours), mes revenus du mois étaient réduits de moitié… Même pour le premier mai, fête du travail chômée (et théoriquement payée), nous étions pénalisés.

Face aux barricades, la police du Général défendait l’ordre républicain… (DR)

Face aux barricades, la police du Général défendait l’ordre républicain… (DR)

Quand la France tanguait
Ce sont les producteurs de France Musique et de France-Culture qui prirent la tête de la contestation et, au moment où la France tanguait, nous avons décidé de créer un syndicat, dont le président fut mon éditeur et ami François-Régis Bastide qui animait le célèbre Masque et la plume (aujourd’hui la plus ancienne émission de la radio !) et le secrétaire général Michel Polac, auquel j’ai rapidement succédé. Nous tenions à notre indépendance mais quand Francis Crémieux, un militant communiste tonitruant et savoureux (dont j’ai partagé longtemps le bureau au 6e étage de la Maison) a créé un syndicat des producteurs CGT, nous nous sommes affiliés à la CFDT et nous avons fait la grève pendant cinq semaines. Privé de cachets pendant toute cette période, je m’en plaignis à Roland Dhordain, qui venait de succéder à Pierre de Boisdeffre (1926-2002) dans le bureau directorial de la maison ; il me confirma qu’un gréviste devait assumer les risques du métier. Naturellement !…

Mais, personnellement, je n’étais pas un vrai militant et, après avoir animé une « soirée d’information » sur une estrade à Nancy, je me suis posé la question : pourquoi ? Cinquante ans plus tard, je n’ai toujours pas trouvé de réponse…

 
 
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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason d’avril 2018 :

« Ce jour-là, 16 janvier 1938 :
Benny Goodman fait entrer le jazz à Carnegie Hall

 

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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