Le blog-notes de Claude Samuel Lissner, du Châtelet à Garnier – Une resucée de Faust Le Théâtre des Nations – Rolf Liebermann et ses successeurs – L’argent de l’opéra

Stéphane Lissner, face aux exigences d’un public fidèle et aux contraintes budgétaires (Ph. Kasia Strek pour La Croix)

Stéphane Lissner, face aux exigences d’un public fidèle et aux contraintes budgétaires (Ph. Kasia Strek pour « La Croix »)

Actuel directeur de l’Opéra de Paris, après avoir rempli les mêmes fonctions au Théâtre du Châtelet (en un temps où l’art lyrique y régnait dans tout son éclat), au Festival d’Aix-en-Provence et à la Scala de Milan, Stéphane Lissner a très aimablement partagé son expérience et ses réflexions avec les membres du Collège de France qui, comme tout un chacun, s’interrogent sur la meilleure façon de gérer au XXIe siècle cet art dont l’âge d’or fut le XVIIe siècle à Venise, le XIXe à Paris — et dont certains déploraient il y a cinquante ans la disparition annoncée. « Il faut brûler les maisons d’opéras », déclarait alors Boulez dans un texte incendiaire du Spiegel, bien avant d’avoir dirigé Wozzeck et Parsifal. Et je dois dire qu’avec mes amis mélomanes, nous étions alors persuadés que cet art de convention avait atteint ses limites. Quant à ma propre expérience, elle avait été catastrophique lorsque, adolescent, j’avais été assommé par un Faust (de Gounod !) dont le Palais Garnier présentait une anodine resucée.

Décédée en mai 2011, la belle Jane Rhodes fit chavirer bien des cœurs. Elle fut Renata dans le premier enregistrement mondial de « L’Ange de feu ». Et une Carmen sulfureuse.

Décédée en mai 2011, la belle Jane Rhodes fit chavirer bien des cœurs. Elle fut Renata dans le premier enregistrement mondial de « L’Ange de feu ». Et une Carmen sulfureuse.

Le salut vint d’Allemagne quand le Théâtre des Nations présenta quelques productions de Berlin-Est. Souvenirs de certaines Noces de Figaro… Mais l’Opéra de Paris, où l’on avait acclamé des Indes Galantes superbes, mais trafiquées — où le couple Jane Rhodes – Roberto Benzi avait défrayé la chronique avec une Carmen réglée luxueusement par Raymond Rouleau —, continuait à vivoter chaque soir dans la médiocrité. Et il fallut attendre l’arrivée providentielle de Rolf Liebermann pour que le Palais Garnier joue dans la cour des Grands…

Suspicion
Il y aura ensuite des hauts et des bas, de Bernard Lefort à Nicolas Joel, en passant par Jean-Louis Martinoty, Pierre Bergé (l’ami de Mitterrand, qui sera non sans arrogance l’homme de Bastille), Hugues Gall et Gérard Mortier. Chacun d’eux eut sa part d’honneurs et de déboires. Car l’opéra est tout sauf un long fleuve tranquille, et tous ont été confrontés aux mêmes difficultés : comment utiliser au mieux un financement public considérable, mais indispensable ? Comment satisfaire un public qui n’est guère aventureux ? Comment faire marcher une maison qui tourne avec une centaine de corps de métier ? Comment trouver le bon équilibre entre les ouvrages toujours réclamés et les nouveautés attendues avec suspicion ? Ce sont quelques-unes des questions que Stéphane Lissner, avec toute son expérience et sa liberté de parole, a traitées dans la conférence précitée.

Les 100 représentations quotidiennes
De cette conférence que vous pouvez à votre tour écouter sur Internet (en cliquant sur youtube), je retiens quelques informations chiffrées ; en particulier le nombre de représentations données annuellement à travers le monde : 23.000, soit une centaine chaque jour. Un répertoire considérable mais où triomphent certains titres : La Traviata, La Flûte enchantée, Carmen (on s’en serait douté !) et La Bohême. Le monde entier participe à cette fête de l’art lyrique, mais bien inégalement. En tête de liste, les théâtres allemands qui n’ont pas tous le passé glorieux (et les moyens) de Munich ou de Hambourg, mais qui lèvent quotidiennement leur rideau. C’est à l’opéra d’Ulm, capitale du Bade-Wurtemberg, que le jeune Karajan se fit remarquer avant de filer à Berlin où Wilhelm Furtwaengler ne lui réserva pas un accueil très bienveillant. Ce débutant aux dents longues commençait à prendre trop de place… Karajan venait de s’inscrire au parti nazi, non par adhésion à des idées mais parce que tout lui était bon pour lancer sa carrière…

Papageno sur le timbre du 200e anniversaire de la mort de Mozart à côté de l'affiche de la première représentation de la Flûte enchantée.

Papageno sur le timbre du 200e anniversaire de la mort de Mozart à côté de l’affiche de la première représentation de « La Flûte enchantée ».

Stéphane Lissner estime à 7.000 le nombre de représentations données chaque saison en Allemagne ; il indique aussi qu’on peut en compter 1.700 aux Etats-Unis… Autre donnée chiffrée : le prix des places qui varie actuellement à l’Opéra de Paris entre 10 et 230 € mais qui devrait doubler sans financement public et sans mécénat. Y aurait-il encore beaucoup de clients ?

Lissner ne parle pas de la télévision, support utile de diffusion mais, à tout prendre, un pis-aller. En revanche, il parle des sous-titres : « Auparavant, le spectateur regardait et écoutait. Maintenant il lit également… » Le spectateur idéal est celui qui, avant de prendre le chemin du théâtre, relit le texte du livret… Certes.

Enfin, je reviens à cette phrase d’un directeur qui, entamant audacieusement son règne avec le Moïse et Aaron de Schoenberg, a jusqu’à présent amplement rempli son contrat : compte tenu de toutes les contraintes du genre, « on est presque certain de ne jamais réussir le spectacle »… Combien de soirées m’ont laissé un souvenir impérissable : je les compte sur les doigts d’une main, mais je ne les oublie pas…

 
 

ReduitCouvDiapJuin (2)
 
Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de juin 2018 :

« Ce jour-là, 30 mai 1962 :
La création du
War Requiem de Benjamin Britten

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Claude Samuel

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Les commentaires de Claude Samuel sur l'actualité musicale et culturelle, étayés de souvenirs personnels.

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