Le blog-notes de Claude Samuel Au lendemain de la célébration du centenaire de la Première guerre mondiale, un hommage à la mort héroïque du compositeur Albéric Magnard

Magnard, Ropartz (assis) et Ysaÿe (au fond) vers 1911 (Coll. DHM)

Magnard, Ropartz assis et au fond Ysaÿe, vers 1911 (Coll. DHM)

Impossible d’échapper aux célébrations, et le centenaire de la victoire de la première guerre mondiale, dont les manifestations ont été relayées par la télévision, a rassemblé dans notre belle capitale, de Poutine à Trump, le gotha du monde diplomatique. De leur côté, les musiciens ont payé leur tribut dans cette hécatombe et, dès le 3 septembre 1914, avec le sacrifice emblématique du compositeur Albéric Magnard. Récit…

Ce jour-là, un mois après avoir déclaré la guerre à la France, les Allemands poursuivaient leur offensive vers Paris. Ce jour-là, après avoir franchi la Somme et occupé Compiègne, les soldats de la 1re armée du maréchal von Kluck entrèrent dans le petit village de Baron, dont plus de la moitié de la population avait déjà fui. Ce jour-là, un groupe de Uhlans prirent au galop le chemin du Manoir où s’était barricadé le compositeur Albéric Magnard. Jeudi 3 septembre 1914 : la mort héroïque de l’auteur de Guercœur.

Bravo, Monsieur, vous êtes un crâne !
Ayant quitté son appartement de Passy dix ans plus tôt, Magnard s’était installé au Manoir –baptisé « Manoir des Fontaines » – avec son épouse, ses deux filles (Eve et Ondine) et René, son beau-fils. Il avait alors écrit à son très cher ami Guy Ropartz : « Poursuivi par les maisons à 6 et 7 étages, et à quadruples dômes en casque de prussien, écœuré par les concierges, les domestiques, les sixièmes, etc… j’ai lâché Paris, sans trompette, et suis installé définitivement dans un village de l’Oise. » C’est là qu’il composera son opéra Bérénice (créé à Garnier le 15 décembre 1911) et sa 4e Symphonie ; c’est de là qu’il observera la vie artistique de la capitale et les derniers soubresauts de l’Affaire Dreyfus, car ce fils d’un des patrons du Figaro avait été un dreyfusard de la première heure. « Bravo, Monsieur, vous êtes un crâne ! En vous l’homme vaut l’artiste. Votre courage est une consolation pour les esprits indépendants », avait-il écrit à Zola après le fameux article de L’Aurore. L’année suivante, il démissionnera du corps des officiers de réserve et, ironique, écrira huit ans plus tard au compositeur (et chef d’orchestre) Marcel Labey : « Vous savez que je suis en relations suivies avec le Capitaine Dreyfus pour vendre la France et l’Allemagne à l’Empereur Guillaume. Quel embarras pour vous, si vous commandez la section de service pour me fusiller ! » L’Affaire avait même compromis sa longue relation avec Emile Cordonnier, un ami de jeunesse croisé à l’époque où le compositeur avait fugitivement étudié le droit : « Je vous ai comme toujours tenu pour un homme honnête, généreux, désintéressé. Quand j’ai appris par Savard que vous n’étiez pas avec Zola et bien d’autres et nous pour la justice contre l’arbitraire, j’en fus suffoqué. »

Première page du journal "L'Aurore" du 13 janvier 1898 titrant "J'accuse ... !" : lettre adressée par Emile Zola au Président de la République dans le cadre de l'affaire Dreyfus pour prendre la défense de l'accusé

Première page du journal « L’Aurore » du 13 janvier 1898 titrant « J’accuse … ! » : Emile Zola prend officiellement la défense de l’accusé Dreyfus.

C’est néanmoins à Emile Cordonnier devenu magistrat, proche de Gaston Doumergue (futur président de la République) que Magnard demandera d’intervenir, au moment où, comme Ravel, Roussel, Caplet, Déodat de Séverac, il décidera de s’engager pour défendre la France, mais c’est trop tard, le Ministère de la Guerre a déjà refusé – « Je n’insiste pas… On reprendra l’Alsace-Lorraine sans moi »… Il est donc au Manoir lorsque les troupes allemandes déferlent vers Senlis ; il tient à protéger son épouse Julia et ses filles qui s’installeront provisoirement chez la tante Anne, à Pantin, avant de filer à Nevers. Le 29 août, au moment de la séparation, en montrant son revolver, il dit à Julia « torturée par la certitude que ce départ est aussi un adieu » : « Il y a là six balles, cinq pour les Allemands et une pour moi »… Le 12 septembre, la jeune Eve écrira au musicien : « Mon cher Petit Père, Voilà 15 jours que nous sommes parties et que nous n’avons pas encore reçu de tes nouvelles (…) J’espère que tu es en bonne santé, ainsi que René. As-tu vu les Allemands à Baron ? Nous espérons que non. »

Les ruines du manoir d'Albéric Magnard à Baron dans l'Oise

Les ruines du manoir d’Albéric Magnard à Baron dans l’Oise

Personne ne sait encore que Magnard a terminé volontairement sa guerre dans la matinée du jeudi 3 septembre. Ce jour-là, donc, René avait été de bon matin au fond du parc pour pêcher dans l’étang. Il est huit heures et demie lorsqu’il revient sur la terrasse occupée par une cinquantaine de soldats conduits par les Oberleutnante Bowle et Albert von Balin. On le ligote. « Je suis le jardinier !… » Les Allemands se retournent vers la maison aux volets clos ; sommation, répétée trois fois : « Komm heraus ! Einmal, zweimal, dreimal ! » Deux coups de feu retentissent pour toute réponse. Albéric Magnard, grand wagnérien devant l’Eternel (trois voyages à Bayreuth), dissimulé au premier étage derrière les persiennes du cabinet de toilette, vient de tuer un caporal et de blesser un sergent à l’épaule.

Plaque sur le mur du Manoir des fontaines à Baron (Coll. Radio France)

Plaque sur le mur du Manoir des fontaines à Baron (Coll. Radio France)

Fusillé
Faute de rencontrer le maire de Baron ou des conseillers municipaux, tous prudemment disparus, le colonel et quelques officiers se rendent chez Maître Robert, le notaire de la commune, pour signaler la présence d’un franc-tireur au Manoir. Les Allemands arrêtent le malheureux juriste et improvisent un tribunal : le village va être incendié et ses habitants fusillés. On négocie : seul le coupable sera fusillé et la maison sera brûlée. Le notaire est remis en liberté à 11h.40. Mais, après enquête approfondie et expertises de rigueur, il semble que Magnard ait été tué ou mortellement blessé à neuf heures et quart, dans la fusillade qui a suivi les premiers coups de feu. Certains évoqueront plus tard la thèse du suicide, rappelant que la mère du musicien s’était jadis, elle aussi, donné la mort et que le jeune garçon en avait été bouleversé… Dans les heures qui suivent, les soldats mettront à sac le Manoir avant de l’incendier, ils chargeront meubles, bibelots et tapisseries, et emporteront sans doute, à moins que le précieux document ait été brûlé, la partition de Guercœur, que Ropartz, le chef de la création nancéienne, reconstituera pour la première à l’Opéra de Paris, vingt-sept ans plus tard.

33335465340_dfd27011fc_bRassemblé dans une émotion patriotique, le monde musical (et politique) se manifestera rapidement. Dès le 29 novembre, exécution au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne du Chant funèbre de Magnard (dédié « à la mémoire de mon père »), qui avait été créé, sans grand succès, quinze ans auparavant et sera rejoué, à Gaveau le 6 décembre, par les Orchestres Colonne et Lamoureux sous la direction de Gabriel Pierné, avant que retentisse la Marseillaise… Une brochure aux accents vengeurs, signée Maurice Barrès, Edouard Ganche (le biographe de Chopin) et Edmond Rostand, sera publiée en 1915 au profit de l’œuvre des Invalides de guerre. Des cartes postales représentant les ruines du Manoir seront éditées, et même une carte en couleurs montrant Magnard tirant sur les Allemands. Et, bien entendu, on programmera Le Rhin allemand, la mélodie que Magnard a composée sur le texte d’Alfred de Musset. Enfin, quelques mois avant la fin du conflit dont on commémore, mais pacifiquement, le centenaire cette année, les conseillers de Paris décideront de donner le nom de Magnard à une rue du XVIe arrondissement, laquelle, depuis 1908, portait le nom de… Richard Wagner !

Enfin, deux réactions dans l’air du temps. Celle du critique Henry Malherbe, écrivain et directeur épisodique de l’Opéra-Comique : « (Magnard) a été le chef d’orchestre qui donna le signal du départ aux soldats qui allaient combattre sur la Marne. Il en a réglé le rythme victorieux ». Darius Milhaud (conférence en 1917) : « La musique de Magnard sent la terre, la terre de France où il travaille, où il chante son cœur sain et vigoureux ».

Ce jour-là, « un geste fou », dira Rémy de Gourmont.

Texte publié dans la revue Diapason de mars 2014

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Retrouvez la chronique de Claude Samuel
dans le magazine Diapason de novembre 2018 :

« Ce jour-là, 28 novembre 1983 :
Création de
Saint François d’Assise de Messiaen

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genevieve

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