Hommage à Claude Samuel

Claude Samuel (© J.-B. Millot)

Avec Claude Samuel, qui nous a quittés hier dimanche 14 juin, Geneviève Golaz et moi-même avons échangé autour du blog qu’il tenait ici http://blogsv2.qobuz.com/claude-samuel/, durant les dernières années, et dont l’hébergement fut un si beau cadeau pour Qobuz. Aussi, j’aimerais dire pourquoi, personnellement, j’avais énormément d’estime pour lui.

Cela remonte à loin. Au début des années 70, Claude Samuel animait une formidable émission le mardi matin sur France Culture, avec Sylvie de Nussac : « La musique est l’Art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ». Comme j’étais au lycée à l’époque, je la faisais enregistrer par ma mère sur mini-cassette. C’était un magazine musical radiophonique passionnant de deux heures, aux oreilles larges, qui faisait, bien sûr, une belle place à la musique contemporaine, et aussi à la danse, mais surtout au vrai journalisme musical, sans complaisance, bourré d’infos, et moderne — ce serait encore moderne aujourd’hui, car ce l’était plus que la majorité de ce qu’on lit et de ce qu’on écoute actuellement : on n’est plus à l’époque de l’Encyclopédie de Diderot, certes, mais ce n’est pas une raison pour avoir le droit de pérorer sans savoir. Il y a des milliers d’heures à réécouter dans les entrailles de l’INA. Je dois, et d’autres, à Claude Samuel en particulier mes goûts très cosmopolites puisés à ses émissions et ses interviews, et d’aimer écouter autant Boulez que Gilbert Amy, Xenakis ou Pierre Henry.

Xenakis et Messiaen (DR)

Il faut savoir, en bref, même s’il y aurait tant à raconter, que Claude Samuel était de la bande des suppôts de la musique contemporaine des années 70, bouillonnante. Il en était l’un des moins sectaires, l’un des plus ouverts, embrassant des esthétiques diverses au sein du mouvement. Claude Samuel fut, on le sait, un témoin et un interlocuteur privilégié, et un ambassadeur de la musique de Messiaen. Je lui ai toujours été redevable d’avoir été le défenseur par exemple de Boulez ET de Xenakis, sans les avoir opposés, quand tant d’autres furent méchants, malfaisants à l’égard de Xenakis, qu’ils traitaient d’amateur ! Sans parler même de Pierre Henry. Maurice Fleuret était une sorte de jumeau de Claude Samuel, mais différent, que j’aimais beaucoup aussi mais dont les chroniques du Nouvel Obs étaient bien plus féroces que l’homme qu’il était et en tout cas plus sectaires que celles de Samuel.

Donc, grand, grand journaliste musical classique. Selon moi, l’un des deux ou trois qui ont compté dans ce pays à l’après-guerre. Il suffit de lire les mémoires rances de Jacques Lonchampt pour se rendre compte de la différence, ou la superficialité incontinente d’un Gervasoni aujourd’hui. Pourquoi ? Parce qu’il n’était pas QUE journaliste. La musique, il la connaissait comme un professionnel pas seulement du commentaire, ce qui fait une grande différence, mais du côté des artistes et des compositeurs. Il avait dirigé au début des années 60 les Disques Vega et à ce titre avait produit tous les disques de Pierre Boulez au Domaine Musical, les Messiaen de Loriod et la Turangalila de Maurice Le Roux, les disques de Idil Biret, les intégrales Ravel et Debussy de Manuel Rosenthal avec l’Orchestre de l’Opéra, et tant d’autres… https://open.qobuz.com/playlist/3337717. Il fut l’initiateur et le responsable des grands concours de la Ville de Paris (Mstislav Rostropovitch, Maurice André, Lily Laskine…), tous massacrés par la Maire de Paris au cours des plus récents mandats, et il en était amer. On lui doit aussi le Festival de Royan où son action fut électrisante : j’en suivais les concerts en modulation de fréquence ; et aussi le « Festival Présences » à Radio-France qui, en son début, avait une sacrée gueule…, et encore le « Festival Acanthes » qui réalisa un travail extraordinaire.

Sviatoslav Richter au Festival de Royan 1966, avec l’Orchestre National de France

Il serait très long de dire tout ce que cet homme aura fait et produit : c’est vraiment gigantesque et toujours cohérent et fidèle. Je me rappelle, émerveillé, de son époque au Festival de La Rochelle auquel j’ai assisté trois années de suite avec passion quand j’étais adolescent. Un festival en particulier, consacré à Xenakis, qui fut extraordinaire, avec une superbe rétrospective conduite par Michel Tabachnik entre autres, où le compositeur était lumineux et Claude Samuel le passeur idéal.

Il se trouvera des gens pour le critiquer — et des critiques, on en a entendu beaucoup lors de sa direction de la Musique à Radio-France. Mais une telle qualité de journaliste, d’engagement, une telle qualité de passeur, de curiosité et, pardon, de compétence…, une telle vocation à l’action, du début à la fin, et bien… on ne les entend ni ne les lit plus aujourd’hui.

Utile, Claude Samuel l’a été à la musique et aux musiciens de son temps. Un sacré palmarès.

Yves Riesel
Yves Riesel a co-fondé Qobuz en 2008

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genevieve

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