ut pictura musica d’India

Denis Grenier
Ecrit par Denis Grenier

Brilliant Classics, ce ne sont pas que les désormais célèbres intégrales Bach et Mozart. C’est aussi, et de plus en plus, la réédition à prix plus que doux de parutions antérieures sur d’autres labels, tels que le bolonais Tactus, qui au fil des ans est en train de constituer un corpus de tout ce que l’Italie a produit en musique, notamment — et abondamment —ancienne, et que les autres éditeurs n’osent pas aborder. Une entreprise plus que louable avec de belles réussites, et un fonds auquel l’étiquette hollandaise donne maintenant accès, tout au moins en partie. Ainsi, on découvre, ou redécouvre, les prestations antérieures de maints ensembles plus ou moins connus qui, avec un enthousiasme communicatif, donnent souvent le meilleur d’eux-mêmes, et sont mises à disposition des œuvres qui, autrement, ne seraient jamais venues jusqu’à nous. Voilà qui permet une mise à jour bienvenue ou, pour les moins fortunés quand même curieux, une acquisition à peu de frais.Il y a une vingtaine d’années, voire plus, des interprètes qui ont, depuis, acquis une grande notoriété, par exemple de Rinaldo Alessandrini, ont fait paraître chez Tactus de bien jolies choses. C’est aussi le cas d’un autre « baroqueux », Gabriel Garrido, qui nous a donné depuis, il faut bien l’admettre, les plus beaux et les plus somptueux enregistrements de Monteverdi, qui y faisait lui aussi ses premiers pas discographiques. C’est ainsi que vient de reparaître cette année — Brilliant n’indique pas les dates, un vice de plus en plus courant chez les éditeurs, marchands du temple désirant donner une pérennité aussi factice qu’artificielle à leurs productions —, un album distribué par Abeille, et regroupant trois CD consacrés à la musique profane vocale de Sigismondo d’India, Sigismondo D’India, Sedular Vocal Music, 93369, dont l’un aux madrigaux, airs, et dances de ce musicien unique porte la signature de l’Argentin, entouré de chanteurs et de musiciens vont bientôt s’illustrer sur une variété d’autres labels.

Né Sicilien à la fin du XVIe siècle, vers 1580, Sigismondo qui enjambe le XVIIe siècle — il meurt en 1629 —, et appartient à ces deux mondes, parcourt l’Italie et sa renommée traverse les Alpes. Si l’on a pu associer le monde du Palermitain à l’esthétique du Napolitain Gesualdo [1560/66 – 1613] c’est qu’il cultive la même atmosphère maniériste, une ambiance mystérieuse, mais se consacre aussi à la monodie accompagnée de type caccinien et monteverdien, avec ses valeurs et ses accents à lui.

Sigismondo d'India Musique vocale profane

On retrouve ici des gens comme Maria Cristina Kiehr, Claudio Cavina, Josep Cabré, Daniele Carnowich, Enrico Gatti, Mara Galassi, Paolo Pandolfo, qu’on ne présente plus, dirigés par le chef de l’ensemble Elyma. Ce CD conçu autour de la fable d’Arion est une véritable fête qui justifie en soi l’acquisition du triple album dont on trouvera la composition en détail ici. À lui seul, le trop court Quale amor mercede avra vaut l’acquisition ! Les deux autres CD, dus à des interprètes différents, s’intéressent à des duos profanes et à des madrigaux pour voix seule. Plus que son célèbre collègue campanien peut-être, Sigismondo se montre parfois en phase avec l’idiome vernaculaire, ce qui ne l’a pas empêché de donner dans le mode courtois, notamment à Turin.

On aurait tort de bouder le premier CD consacré aux duos profanes de 1609 par une phalange valeureuse de musiciens moins connus, mais non sans mérite, dont certaines canzonete données avec un engagement expressif indubitable, et certes ici et là certaines stridences qui saturent les possibilités d’accueil du signataire de ce blog, et le second dédié à la voix seule accompagnée à l’archiluth, et au chitarrone, de 1623, ponctuées de pièces de l’Espagnol Gaspar Sanz pour la guitare, clin d’œil à la culture ibérique dans laquelle Sigismondo a certainement baigné compte tenu de sa naissance et de son expérience napolitaine. Pour qui aime le chant italien de cette époque, au charme duquel on ne peut résister, ce coffret vaut vraiment le détour.

Pour une fois, et ce n’est pas coutume, même là où on s’en targue, l’éditeur a choisi une œuvre en rapport avec le contenu du CD, Les Musiciens du Caravage, vers 1595/96, du Metropolitan Museum of Art de New York, célébrissime tableau s’il en est, à la notoriété duquel ont contribué les marchands de posters et de savonnettes parfumées aux huiles essentielles… ou à leurs substituts synthétiques. Certes l’œuvre est romaine, et qui plus est a été commandée par le premier mécène du Caravage dans la Ville éternelle, le cardinal del Monte, qui l’hébergea, et qu’il avait dénommé non sans humour Monseigneur Salade, allusion claire au principal et systématique constituant des repas qu’il lui servait à répétition.

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On pourrait donc chicaner pour un léger hiatus en matière de correspondance des arts et relever que Rome n’est pas l’Italie du Nord, et que si l’on
peut songer à la peinture de la Langune, et au Vénitien Titien, qui est peut-être déjà trop « ancien » pour figurer ici, le XVIIe n’a par ailleurs rien laissé de marquant dans la Sérénissime qui aurait permis d’avoir recours à une autre oeuvre. Le choix se justifie et il faut le prendre pour ce qu’il est et, pour autant qu’on ait recours à la page du musée, car la représentation de Brilliant n’est pas « brillante » — qu ‘on veuille bien excuser ce jeu de mot facile —, jouir de la présence de ces jeunes gens inspirés de l’Antiquité, mais déjà tellement naturalisés Péninsulaires, musiciens qui s’adonnent au chant accompagné des cordes pincées et frottées. L’ambiance étrange se rapproche de la tonalité de certaines pièces du CD. Le climat est encore celui de la Renaissance finissante, les couleurs — la riche draperie purpurine —, un héritage de la Sérénissime destiné à marquer l’œuvre de toute l’Europe, la sensualité trouble la signature de l’artiste. Une œuvre qu’on ne se lasse pas d’admirer aussi pour son harmonie et son équilibre, notions desquelles le peintre aura tendance à se distancer par la suite, son style le faisant évoluer vers une forme inédite de réalisme dramatique et théâtral.

Le Joueur de luth, en sa première version datée vers 1596, à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et, ici, une autre de 1600 environ, en prêt au Metropolitan de New York, est de la même eau.

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Cette fois, le tableau représente un musicien qui pourrait être l’un de ceux du tableau précédent, esseulé, un peu songeur, attendant peut-être le retour de ses collègues : violoniste, flûtiste et claviériste, où faisant lui-même sonner en alternance plusieurs instruments, ou risquant un air de sa voix juvénile. Les tons chauds — le bois de la facture, le magnifique jeté « persan » — et sombres dominent pour faire éclater le blanc étincelant de la chemise, foyer principal de la lumière, qui illumine aussi la partition et les mains du musicien qui courent sur les cordes, entrant en opposition avec l’ombre profonde, dans un chromatisme mordoré. Voilà qui est déjà « baroque », comme une certaine musique de Sigismondo, à cheval sur deux sensibilités.

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Voilà que le détail nous fait pénétrer dans l’intimité de la musique, une composition du Franco-Flamand Jacques [Jacob] Arcadelt, dans la voix de basse d’un madrigal populaire Voi sapete ch [‘io v’amo], Tu sais que [je l’aime], l’inscription en partie recouverte par l’archet pouvant être lue Gallus ou Bassus.

Jeune musicien jouant du luth

Avec son Jeune musicien jouant du luth, non daté, lui aussi de l’Ermitage, et jadis attribué à Valentin de Boulogne, Bartolomeo Manfredi, un Mantouan venu à Rome, et exact contemporain de d’India, greffe sur le milieu romain — le tableau est probablement issu de ce milieu — les valeurs de l’Italie du Nord, lesquelles adoucissent l’ambiance qui prévaut dans la capitale de la chrétienté, comme il semble tenir compte de l’émergence du ténébrisme, ce chiaroscuro inventé par le Caravage et qui allait « déferler» de par le continent. Un air presque languissant, mélancolique peut-être, en tout cas une réalisation qui procure une émotion assez voisine de la musique de Sigismondo et de certaines de ses délicieuses dissonances.

Portrait d’un homme jouant du luth

En 1576, le bolonais Bartolomeo Passeroti avait réalisé un Portrait d’un homme jouant du luth, 1576, du Museum of Fine Arts de Boston, à la facture bien léchée et où la précision du trait le disputait à celle du rendu des tissus qu’il n’est pas exagéré de qualifier de prodigieuse. Un tableau encore très Renaissance, où le dessin romano-toscan dit le contact avec l’Italie centrale, mais porteur aussi de l’atmosphère incertaine qui fait de la musique de cette période « pré-baroque », également abordée par Sigismondo d’India, une ressource inépuisable de sens.

Merveilleuse et indispensable Italie, on le ne dira jamais assez ! En tout cas, à mon humble avis.

2 commentaires

  • Merci pour votre commentaire. Vous aurez raison de lire Pétrarque lui-même dans le texte plutôt que ceux qui en causent comme l’impénitent scribouilleur de ces pages. Bonne lecture. Et bonne écoute si vous avez accès à ce CD.

  • Force raison me donne à croire Monsieur Grenier, que vous saurez être antonyme à ces épithètes dont vous vous couvrez injustement. Qu’effort et travail vous ne rebutez devant, et qu’après mûres réflexions vous preniez sage décision de vous plier à ma juste raison, puisque je ne vous sens pas insensible à sa poésie ni à la musique composée pour elle , pour vous avoir entendu le citer en quelques occasions.

    Raison!? Ou dois-je me plier à la vôtre que j’accepterais, puisqu’il n’est pas bien de forcer quiconque à agir contre sa volonté.

    Solo e Pensoso

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