ut pictura musica neoclassica

Denis Grenier
Ecrit par Denis Grenier

Alpha, ut pictura musisa, 155, 2010

http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Ludwig-van-Beethoven-Concerti-1-2-pour-le-pianoforte-avec-accompagnement-dorchestre/Classique-Cantate-Sacree/Arthur-Schoonderwoerd-Pianoforte-Musique-Ro/default/fiche_produit/id_produit-3760014191558.html

Abordé en plan rapproché et en léger da sotto in su [Cette expression italienne signifie littéralement « le dessous en haut »], en quelque sorte « en contre-plongée »], le célèbre architecte Claude Nicolas Ledoux [Dormans, Champagne 1736 – Paris 1806] se présente de trois quarts, au moment où, assis sur une chaise en bois sculpté recouverte de cuir, il se tourne vers son portraitiste pour se soumettre de bonne grâce à une séance de pose. Coiffé de l’habituelle perruque, les sourcils épais, les lèvres sensuelles, et les paupières mi-closes, ébloui par la lumière, le modèle affiche un sourire bienveillant empreint de convivialité. Fouillé dans le moindre détail, le visage de complexion rosée laisse voir par endroits des rides sympathiques, de légères cicatrices, séquelles probables d’une acné juvénile, et des rougeurs, premiers signes de la couperose du bon vivant. Ledoux porte les vêtements à la mode, veston marron et chemise crème, que termine le jabot à falbalas de rigueur, ce qui ne l’empêche pas, malgré la belle élégance de cette tenue soignée, de se montrer décontracté en passant le bras derrière le dossier de son siège, comme pour s’accorder un moment de détente. Le résultat est tout sauf statique, alors que boutons, broderies, et surtout têtes des clous brillent, et entrent en relation avec les yeux clairs pour animer la représentation, rendant le personnage aussi vrai que nature, comme s’il était là, devant nous, en toute intimité.

Martin Drölling [Obergergheim, Colmar 1752 – Paris 1817], Portrait de Claude Nicolas Ledoux, localisation inconnue.

D’abord initié au dessin et à la gravure, l’artiste champenois s’intéresse bientôt à la théorie de l’architecture. Estimé par Louis XV, architecte officiel de Louis XVI, il est identifié à l’Ancien Régime et connaît la prison à la Révolution, avant d’émerger à nouveau, et de poursuivre son activité professionnelle à la période napoléonienne. Actif à Paris et en province, il réalise à La Chaux dans le Doubs [Franche-Comté] [Il est le concepteur du théâtre de Besançon.]

un des ensembles architecturaux les plus impressionnants de l’époque, la fameuse Saline Royale d’Arc-et-Senans aux lignes épurées, où le style dorique sévère acquiert des valeurs expressives nouvelles par le recours au pittoresque du bossage [Cf. http://www.salineroyale.com/contents/?l=fr]. L’architecte est aussi l’auteur des barrières ou bureaux d’octroi des portes de Paris, qu’il conçoit comme des Propylées [Rotonde de la Villette]. Ledoux a de son art une vision globalisante, fonctionnaliste, et utopiste, mariant les préoccupations fonctionnelles, sociales et politiques aux critères esthétiques les plus exigeants. Ses idées sont consignées dans le premier tome — cinq étaient prévus — de L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation publié à la fin de sa vie [1804]. Pour lui, « la vérité dans les arts est un bien de tous ; c’est un tribut libéral que l’on offre à la société ; chercher à la découvrir est un droit qui appartient à tout le monde », ce à quoi il ajoute : « les hommes pompent avec leurs yeux les vertus et les vices » [Cité par Daniel Rabreau, Encyclopaedia Universalis].

Les Salines d’Arc-et-Senans [Doubs]

Plus jeune que Ledoux, l’Alsacien Martin Drölling, initialement formé à Sélestat, est un élève de David qui, contrairement au maître, s’adonne à la peinture de la vie quotidienne et, comme lui, au portrait, mais en des termes passablement différents. Loin des préoccupations académiques, son art se situe dans la foulée du travail des peintres flamands et hollandais, ce qui l’amène à pratiquer un style vernaculaire qui le fait souvent privilégier les riches impasti. À l’encontre de la coutume répandue à l’époque, il ignore la flatterie et décrit son sujet tel que vu, sans complaisance. C’est ainsi que le peintre nous permet de faire la connaissance d’un Ledoux familier, un homme différent de l’idée qu’on peut s’en faire, dont l’apparence détendue tranche nettement avec le sérieux de son architecture, point limite du néoclassicisme le plus exigeant, mais aussi le plus inventif [Ledoux a en Étienne-Louis Boullée un collègue d’envergure prosélyte convaincant et qui partage l’essentiel d’une même doctrine. Boullée, est le concepteur de l’impressionnant projet de cénotaphe de Newton aux formes géométriques simplifiées. Il est avec Ledoux un des principaux architectes du Néoclassicisme. Il est l’auteur du projet utopiste de cénotaphe pour Newton, jamais réalisé]. Voilà qui concorde avec le titre de son traité indiquant une volonté de rendre l’art accessible, « démocratique ». Poète, écrivain, philosophe, Ledoux est un homme des Lumières, dont la pensée, soutenue par une curiosité universelle, s’enracine dans les recherches encyclopédiques. Avec Diderot, Greuze et David, il est aussi une voix autorisée du courant moralisateur de la fin du siècle, qu’il incarne dans un art aux formes monumentales, porteuses de significations éthiques empruntées à l’Antiquité et adaptées aux nécessités civiques de l’époque. À son intérêt natif pour la peinture et les arts du dessin, se greffe un goût avéré pour la musique, associée aux autres arts et à l’architecture. Si, pour lui, l’articulation des formes selon les lois de l’architectonique domine, l’utilisation du relief qui vient ici et là ponctuer le primat de la ligne ne suggère-t-elle pas une relation avec la musique de Beethoven qui, tout en maîtrisant la structure, se veut chantante et génératrice d’émotion, par la multiplication des couleurs et des harmoniques obtenue par la nouvelle facture instrumentale. Ledoux est aussi un romantique qui ne peut échapper à la tendance du temps. Éternelle ambivalence entre raison et passion, Beethoven et Ledoux, deux génies visionnaires qui atteignent l’un et l’autre aux limites de l’humain.

Waldmüller, Beethoven, 1823

°°°

«Il est possible de chanter aussi  sur  un piano tout au moins lorsqu on est sensible » écrit Beethoven en 1796. Au clavier d’un pianoforte, copie d’un instrument viennois de 1800, avec une efficacité tout en finesse, vigilant à la dynamique du son, Arthur Schoonderwoerd fait chanter la mélodie du dessus en dialogue avec la voix grave, à moins que celle-ci n’intervienne en fondement de tout ce jeu de lignes que Beethoven dessine toujours sur toute l’étendue du clavier. Insérées dans une structure architecturale, ces lignes mélodiques s’allient avec la dimension verticale pour participer de la force de la construction.

« Créer mon propre son »,souhait revendiqué par l’interprète Beethoven, contemporain de l’innovation dans la facture instrumentale de cet instrument à cordes frappées, est ici ce qui retient l’attention dès la première écoute. La grande malléabilité du son du pianoforte, dans la nuance et dans la tenue, de l’attaque la plus délicate à la plus incisive, permet d’exprimer avec une souplesse instantanée aussi bien une sensibilité empreinte depoésie que la tonicité physique du corps qui danse. Le pianiste fait entendre ainsi une palette de couleurs qui jouent elles aussi, en substance et en résonance, avec les instruments de l’orchestre, particulièrement avec les bois.

L’équilibre du concerto, par l’entrelacs des timbres, devient plus proche d’un échange de propos : même s’il a beaucoup à dire, le piano est un personnage parmi les autres, et tous vont jusqu’à danser comme dans les danses populaires d’alors, dans une mise en scène où alternent émotions en demi-teintes et jubilation ludique.

Barrière de la Villette ou Rotonde de la Villette, Paris

Cénotaphe de Newton.

°°°

Avec la complicité de Thérèse Bécue, claviériste, musicologue, et mélomane

***

Le dimanche, de 8h à 11h, heure du Québec, et de 14h à 17 h heure de Paris

http://www.ckrl.qc.ca/index.php/emissions/39-continuo

Continuo Mxd

***

Laisser un commentaire