L’Or du rien ?

Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

 

Le Ring de Bastille est-il la métaphore de notre société avachie ?

 

On attendait beaucoup de cet Or du Rhin, première journée du Ring absent depuis plus d’un demi-siècle de l’Opéra de Paris. D’autant que Nicolas Joël avait su le monter avec intelligence, en particulier avec sa dernière mise en scène réalisée à Toulouse dans les superbes décors d’Ezio Frigerio. Que n’a-t-il repris ce spectacle à l’Opéra de Paris plutôt que d’en confier la responsabilité à un faiseur qui s’est contenté du collage plat de quelques poncifs glanés dans tant de mises en scène de ces dernières années (manifestants avec drapeaux rouges, lâcher de tracts et autres niaiseries) — tout cela sans parti pris, sans vision, sans beauté ! Quand Milan Kundera écrit que « la laideur s’empare du monde« , il pointe une réalité sociologique, un effet — dont la cause demeure le désir de beauté que manifeste en creux une telle phrase. Et il est vrai que la beauté est nécessaire, elle est une résistance à la putréfaction, une résurgence face à la violence illimitée du monde et à la dégradation de plus en plus grande de nos destins misérables.

Le Ring, dès son Prologue, offre justement matière à une réflexion sur la beauté, la vérité, le réel, l’imaginaire. C’est comme l’histoire du plat à barbe de Don Quichotte, telle que la raconte Milan Kundera, encore lui : Don Quichotte « dérobe à un barbier son plat à barbe en cuivre qu’il prend pour un casque. Plus tard, par hasard, le barbier arrive dans la taverne où Don Quichotte se trouve en compagnie ; il voit son plat à barbe et veut le reprendre. Mais Don Quichotte, fier, refuse de tenir le casque pour un plat à barbe. Du coup un objet apparemment si simple devient question. Comment prouver d’ailleurs qu’un plat à barbe posé sur une tête n’est pas un casque ? L’espiègle compagnie, amusée, trouve le seul moyen objectif de démontrer la vérité : le vote secret. Tous les gens présents y participent et le résultat est sans équivoque : l’objet est reconnu comme casque« . Ce que Kundera qualifie d' »admirable blague ontologique » nous enseigne plusieurs choses : que l’apparence n’est pas l’essence, bien sûr, mais surtout que le regard qu’on porte sur une chose lui donne son véritable prix, que la beauté n’est qu’un avatar du réel tel que l’invente un sujet.

Le propre d’une mise en scène réside dans ce regard. Quand Marcel Proust écrit que « l’art n’est pas une question de technique mais une question de vision« , il prolonge cette même exigence qu’on est en droit d’attendre de la mise en scène d’une œuvre aussi riche que celle de Wagner. Et cette vision se traduit en images (c’est bien pourquoi, à rebours de la réaction résignée de certains spectateurs, fatigués des mises en scène qui défigurent les œuvres, il n’est jamais préférable de voir un opéra en version de concert : l’opéra est du théâtre en musique ; lui ôter sa part de théâtre, c’est à tout le moins l’amputer, ce qui n’est guère mieux !). Mais d’où viennent ces images ? De la réflexion, de l’analyse, du point de vue du metteur en scène.

C’est la même chose avec la peinture. Prenons le ciel : il n’existe pas en soi. On ne peut pas isoler un « morceau de ciel » pour le mettre dans une boîte et l’observer : il n’est que du gaz, de la réfraction de lumière sur l’horizon, du rien qui occupe l’espace. Sa beauté, pure ou variable, est fonction du moment de sa représentation : qu’on songe aux ciels de Tiepolo ou de Piazetta, de Vlaminck ou de Turner, de Friedrich ou de Van Gogh. Le fait d’appréhender la beauté nous inscrit dans son mouvement. Mais pour que cela s’opère, il faut que, au-delà de tel ou tel artifice (miroir, lumière, décor, costumes…), un sens apparaisse.

Quand Patrice Chéreau inscrivait, dès L’Or du Rhin précisément, son Ring dans l’ère industrielle, quand Nicolas Joël le situait dans la mythologie du XXe siècle germanique, quand, plus près de nous, Robert Carsen l’installait dans l’ère du désastre écologique, chacun nous donnait un regard, des images pour comprendre et donc entendre mieux ce Ring. Élan vers la beauté, inscription dans un monde qui nous permette de décrypter le nôtre, questionnement, tout est recevable pourvu qu’il y ait une vision. Alors, un coup pour rien ? Un Or du rien ? Est-ce la métaphore amère de notre société moralement et intellectuellement avachie ? Ce serait trop triste !

Photos Opéra de Paris