Comme un ténor !

Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

Pourquoi refuser aux ténors le bénéfice de l’intelligence ?

Roberto AlagnaPavarottiPlacido Domingo

C’était un soir de cet été, au sortir d’un spectacle où avait brillé un des grands ténors d’aujourd’hui : chacun savourait encore vocalises et harmoniques qui procuraient à la fois une sorte de vertige et un doux sentiment d’enveloppement par des sonorités caressantes… quand, soudain, un tartarin plastronnant s’esclaffa sur cet artiste avec la bêtise tranquille de ceux qui savent tout, ont tout vu, tout entendu et conclut son pénible petit discours par une injure, hélas, récurrente à l’encontre dudit ténor. Je m’interrogeai : pourquoi cette passion pour les ténors — et pourquoi cet étrange discrédit jeté sur eux par cette formule insultante et célèbre ? Qu’est-ce qui fait qu’on devrait refuser aux ténors le bénéfice de l’intelligence ? Parce qu’on perçoit leur voix comme un muscle aux capacités exceptionnelles et qu’on n’imagine pas un sportif qui pense ?

On voit sans peine la connotation physique, sexuelle, de ces aigus jetés à pleine voix, de ce jaillissement couronné par ces notes extrêmes. Cette excitation que produit le fameux {contre-ut} se mesure d’ailleurs à l’intensité des acclamations qui le suivent : écoutez une salle après le « Di quella pira » du {Trouvère} de Verdi et son {contre-ut} solaire ou, mieux encore, après l’air de Tonio dans {La Fille du régiment} de Donizetti, un air qui fait se succéder neuf contre-{ut} !… On éprouve là, encore une fois, un sentiment {physique}, une sorte de montée, d’emballement, le souffle retenu dans le public jusqu’à cet {ut} qui apparaît quasi comme un orgasme. D’où, s’il est raté, la colère du public qui se déchaîne à la mesure de sa frustration !

J’ai d’ailleurs vécu un moment lié à cette « folie du contre-{ut} » : c’était le 7 décembre 2000 à la Scala de Milan pour l’ouverture de l’année Verdi, l’année du centenaire de sa mort. {Le Trouvère} y était programmé, avec le jeune ténor Salvatore Licitra. Et, bien sûr, le « Di quella pira » y était attendu par tous les aficionados, impatients du fameux contre-{ut} qui devait couronner l’air — et donc sacrer le jeune Licitra. Arrive le moment fatal : Riccardo Muti lance l’air avec cette intensité rythmique qui le caractérise, on éprouve ce sentiment exaltant dont on pressent qu’il va culminer avec cette note finale attendue… qui ne vient pas, Salvatore Licitra terminant son air sur un {la} !… Stupeur dans la salle, consternation — et bientôt déchaînement, huées, invectives ! Le malheureux ténor baisse la tête, ne réplique pas. Mais soudain, le maestro se retourne vers la salle vociférante et hurlante et, empoignant la partition à deux mains, la désigne aux contestataires pour signifier qu’il était ainsi respectueux de Verdi ! Il a fallu près d’un quart d’heure pour que tout se calme et que le spectacle puisse reprendre. Le lendemain, un journal de Milan titrait : « {Le maestro nous a volé notre ut !} » Que s’était-il passé en fait ? Tout simplement ce qu’on pourrait appeler un excès de zèle de Riccardo Muti qui, en puriste sourcilleux, avait voulu respecter la lettre de la partition (dans laquelle Verdi a effectivement terminé le « Di quella pira » par un {la}) et avait donc imposé cette conclusion à Salvatore Licitra, au détriment de {l’esprit} de ce moment dramatique et de la tradition (entérinée par Verdi lui-même de son vivant) qui veut que cet air de bravoure culmine sur cette note de bravoure.

On l’a compris : la voix de ténor produit des effets physiques — d’où la passion, les passions qui l’accompagnent. C’est sans doute là que réside ce rapport conflictuel de certains avec les ténors, une manière de fascination-répulsion qui en dit long sur leur rapport à leur propre sexualité. Comme s’il fallait se mesurer à eux — un peu à la manière des cours de récréation de notre enfance où l’on se réunissait dans les toilettes de l’école pour savoir lequel avait la plus longue… Car peut-être y a-t-il en chacun de nous un désir d’être ténor (d’où la passion) et la lucidité de savoir que c’est impossible (d’où le rejet)… Toujours est-il — je repense à mon minable tartarin — que l’insulte à l’encontre du ténor est un paravent méprisable : pourquoi ne pas dire « beau comme un ténor », « rayonnant comme un ténor », « lumineux comme un ténor » ?… Ce serait moins… « con » !