Cher Père Noël

Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

Le Père Noël

J’aimerais une année qui apporte à tous ce bonheur de la musique que nous sommes trop peu encore à partager. Trop peu ? Eh bien oui, puisque « seulement » 738 000 spectateurs ont choisi de regarder le superbe opéra de Mozart Les Noces de Figaro retransmis en direct de l’Opéra-Bastille… Bien sûr, 738 000 spectateurs, c’est en une seule soirée l’équivalent de ce que l’Opéra de Paris, Garnier et Bastille confondus, accueille en une saison ! Mais alors que tout le monde se lamente que les émissions musicales soient programmées à des heures trop tardives, on peut se demander pourquoi il n’y en a pas eu un million, deux millions, trois millions, quand ces Noces étaient diffusées à 20 h 30…

J’aimerais une année où les salles de concert et d’opéra brouillent efficacement les ondes de tous les téléphones et autres iPhones ou Blackberries — non qu’on les entende sonner (à quelques exceptions près, les spectateurs pensent à présent à les mettre sur mode vibreur) mais parce qu’à présent, on est cerné de lumières qui s’allument sans cesse devant, à droite, à gauche, chacun consultant ses textos comme si, décidément, la musique n’était qu’un bruit de fond qui ne nécessite pas une écoute autre que distraite et dilettante.

J’aimerais une année où l’on attende que l’orchestre et le chef aient joué la dernière mesure avant d’applaudir. J’aimerais aussi une année où certains ne se précipitent pas en écrasant furieusement les pieds de ceux qui goûtent encore la résonance des émotions qu’ils ont éprouvées. Ces mêmes se lèvent-ils de table d’un bond aussitôt la dernière bouchée avalée ? Ou bondissent-ils du lit, les pauvres, sans une caresse après un moment d’amour partagé ?

J’aimerais une année où les manifestations musicales, concerts, opéras, célébrations, bénéficient d’une attention soutenue des pouvoirs publics, donnant l’occasion au ministre de la Culture d’assister au moins à quelques-unes : absent par exemple des principaux concerts consacrés à Chopin en cette année du bicentenaire, le ministre n’a pas non plus honoré de sa présence l’inauguration du nouveau théâtre à Nohant (pourtant avec le soutien financier de l’État). Mais il est vrai que le président de la République a donné le (mauvais) exemple en ne daignant pas même répondre à la demande d’installation au Panthéon du seul musicien européen, ce même Frédéric Chopin, français et polonais, qui aurait pu être, en cette année qui lui était dédiée, le premier musicien à pénétrer dans ce temple des gloires.

J’aimerais une année où les mises en scène d’opéra retrouvent un peu de ce respect inventif dont la reprise des Noces de Figaro, montées par Giorgio Strehler il y a trente-sept ans, montre l’exemple. Strehler, Chéreau, Lavelli, Carsen l’ont prouvé : on peut inventer un univers théâtral moderne à l’opéra sans verser dans un bric-à-brac qui masque le plus souvent l’absence de réflexion sur une œuvre. En revanche, il ne faudrait pas se satisfaire de ce que la crise oblige à des versions « de concert » ou des « mises en espace » qui contredisent l’essence théâtrale et musicale de l’opéra !

J’aimerais une année où les projets engagés pour la musique soient véritablement discutés avec tous les partenaires, artistes, représentants du public, élus, responsables économiques, afin que les décisions qui soient prises ne risquent pas d’être remises en cause à chaque coup de vent idéologique ou économique. Considère-t-on que la culture (la musique en ce qui nous concerne) est secondaire dans le développement harmonieux de la cité ? L’exigence de beauté n’est-elle pas essentielle à notre monde secoué de spasmes ? Ne se souvient-on pas de ce qu’écrivait le poète René Char au cœur des années noires de l’Occupation :  » Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté  » ?

J’aurais encore beaucoup de souhaits pour toi, cher Père Noël, mais la place manque. Si déjà je trouvais dans mes souliers ceux-ci réalisés pour 2011, je saurais te remercier avec tous ceux qui savent que la musique n’est pas un luxe mais bien une nécessité.