Vienne, si près, si loin

Alain Duault
Ecrit par Alain Duault



 

Vienne offre chaque année 1250 soirées musicales !

 

Chaque année, comme des millions de téléspectateurs, je regarde le concert du Nouvel An à Vienne retransmis en mondovision depuis la célèbre Salle dorée du Musikverein : cette année, j’y étais. J’étais « dans le film » ! C’est-à-dire que j’ai pu goûter comme jamais le plaisir de ces deux heures de musique pétillante, ricochante, entraînante, une musique signée de Strauss (père, fils et frères) et de quelques-uns de ceux qui ont donné ces couleurs virevoltantes au XIXe siècle viennois, les Lanner et autres Hellmesberger. Et tout cela par le plus bel orchestre du monde, le Philharmonique de Vienne.

Mais cette expérience heureuse m’a conduit à me poser plusieurs questions. À propos du chef d’abord, Franz Welser-Möst, [ci-contre] un Autrichien de cinquante ans, à la fois patron de l’Orchestre de Cleveland et depuis septembre directeur musical de l’Opéra de Vienne : il a enthousiasmé le public, obtenu une rare standing ovation, emballé les musiciens qui l’ont choisi pour ce concert et ne tarissent pas d’éloges sur lui… Pourtant, qui le connaît en France ?







La veille, le 31 décembre au soir, j’assistais à l’Opéra [Staatsoper ci-dessus] à la traditionnelle Chauve-Souris de Strauss qui, depuis des décennies, constitue à Vienne le programme du réveillon [Photo ci-contre]. La mise en scène du légendaire Otto Schenk, les décors, les costumes, la distribution (Angelika Kirchschlager, Michael Schade, Camilla Nylund — et, à l’acte II, en invités d’Orlofski, rien de moins qu’Anna Netrekbo et Erwin Schrott !), la direction vive d’un jeune chef de vingt-neuf ans, Patrick Lange, tout était superlatif… Où verrait-on cela en France ?

Car à Vienne, on prend la musique au sérieux, sans hiérarchie, tout simplement parce qu’elle est chez elle. Elle y est souvent née : songez quand même que, en se baladant dans la ville, on passe de la maison de Mozart à celle de Schubert, de la maison de Beethoven à celle de Haydn, de celle de Salieri à celle de Grillparzer, de celle de Kreutzer à celle de Strauss, on trouve des traces de Brahms ou de Gluck, de Berg, de Mahler bien sûr, de Bruckner, de quelques autres encore… Elle s’y est surtout épanouie avec les meilleurs : dans le foyer de l’Opéra, par exemple, on peut croiser les bustes de quelques anciens directeurs, Gustav Mahler, Richard Strauss, Clemens Krauss, Karl Böhm, Herbert von Karajan… Ainsi, à deux heures d’avion de Paris, il existe une ville qui possède un des premiers opéras du monde, un opéra qui joue 300 soirs par an des programmes chaque jour différents (c’est l’avantage du système de l’alternance). Et cette ville a un second Opéra, le Volksoper, qui joue tout autant, ainsi qu’une troisième salle, le Theater an der Wien (où fut créé le Fidelio de Beethoven), qui donne 150 représentations d’opéras par an. Si l’on ajoute les deux grandes salles de concert du Musikverein et du Konzerthaus, qui proposent chacune quelque 250 concerts par an, on arrive à une proposition incroyable de 1 250 soirées musicales de haut niveau chaque année ! Pour une ville guère plus grande que Lyon ! Avec quoi comparer cela en France ?

Mais pour revenir à ce phare de la vie musicale, l’Opéra de Vienne (dont on dit que la nomination de son directeur est pour les Autrichiens bien plus importante que l’élection de leur président de la République !), c’est un Français qui en tient aujourd’hui les rênes, Dominique Meyer [ci-contre]. Il a forgé son talent avec discrétion à l’Opéra de Paris, à l’Opéra de Lausanne, au Théâtre des Champs-Élysées, avant d’être nommé directeur de cette institution mythique dont il est le premier Français à occuper ce poste ! Qui s’en soucie en France ?

Ma première « humeur » de cette année est donc à la fois une bonne humeur et une humeur amère. Bonne parce que ces quelques jours à Vienne ont été pour moi une fête pour les oreilles et pour les yeux, une invitation à y revenir très vite et une incitation à y courir pour vous tous qui aimez la musique et la beauté partagée, avec ce trait particulier que les Viennois appellent la Gemütlichkeit, un mot quasi intraduisible qui unit les notions de confortable, de léger, de doux, d’heureux, quelque chose qui s’apparente à cette fameuse crème en suspension sur le chocolat viennois… Amère parce que j’aimerais que tout cela se passe en France…