Célébrer ou exclure ?

Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

 

L’« affaire Céline », celle de son inscription puis de son exclusion par le ministre de la Culture de la liste des personnalités qui devaient figurer dans le « Recueil des célébrations nationales 2011 », offre matière à quelques réflexions. Nul ne conteste que Céline a été à la fois un des plus grands écrivains du XXe siècle mais aussi un abominable antisémite. Qu’est-ce donc qui doit primer quand on décide de célébrer un artiste : son œuvre ou sa vie ?

Question essentielle qui peut remettre en cause une grande partie des appréciations sur tel ou tel : Chopin, par exemple, vitupérait les juifs, George Sand en faisait tout autant, Balzac ne les caricaturait pas moins ! Quant à Wagner, il a lui aussi été un antisémite forcené et son pamphlet Du judaïsme dans la musique n’est pas plus fréquentable que Bagatelles pour un massacre ! Le bicentenaire de sa naissance en 2013 devrait donner lieu à maintes célébrations : va-t-il être lui aussi exclu ? Faut-il passer au tamis de ce qui constitue la décence d’une époque pour célébrer un artiste ? L’époque des procès faits à Baudelaire ou à Flaubert va-t-elle se réactiver ? Allons-nous voir refleurir les oukases à la Jdanov, les interdictions de tout ce qui n’était pas dans la ligne du « réalisme socialiste », les imprécations de La Pravda qui, le définissant comme « du chaos à la place de la musique« , ont condamné l’opéra de Chostakovitch Lady Macbeth de Mzensk ?



LA MORALE N’A RIEN À VOIR AVEC L’ŒUVRE DE CRÉATION QUI EST UNE VALEUR EN SOI

En fait, on ne gagne jamais à instaurer des normes de bonnes vie et mœurs en matière d’art, celui-ci ne s’inscrivant pas dans le même déterminisme que ce qui doit gouverner la vie sociale. Sinon, le danger est grand d’une sorte d’eugénisme culturel qui, mêlant abusivement la vie et l’œuvre, donne des armes aux censeurs de tous poils et de toutes idéologies pour laminer tout ce qui s’écarte un tant soit peu du « droit chemin ». La création artistique n’est en aucune façon une activité décorative, elle est une valeur en soi qui détermine ses lois propres, et cette mutation l’éloigne donc de tout ce qui peut s’apparenter à un alignement moral. On peut même affirmer que la morale n’a rien à voir avec l’œuvre de création. Ce n’est ni son objectif ni son champ d’activité.

D’ailleurs, quand André Malraux, en 1966, défendait Les Paravents de Jean Genêt contre une meute de députés qui aboyaient pour qu’on censure ce qui, quelques années après, était reconnu comme un chef-d’œuvre, il se situait dans ce même dilemme de l’œuvre et de la morale — une morale circonstancielle qui, aujourd’hui, paraît obsolète. De même Céline et Wagner ont-ils bouleversé les voies artistiques de leur temps — et l’un et l’autre ont accompli ce geste tout en étant moralement infréquentables.



CE QU’ON CÉLÈBRE DANS UN ARTISTE, C’EST SON ŒUVRE. LA CULTURE EST EN SOI UNE VALEUR QUI SE PARTAGE AVEC TOUS

Que faire alors ? Célébrer ou exclure ? Renoncer à une réflexion, à un questionnement sur la part d’ombre de ces créateurs en les excluant de tout débat ? Ou, au contraire, célébrer leur œuvre pour mieux interroger leurs personnalités jusque dans ce qu’elles peuvent avoir d’odieux ? Nombre d’artistes et d’intellectuels ont soutenu des régimes dictatoriaux, nombre de poètes et de musiciens ont hurlé avec les loups, été de mauvais pères, de sinistres lâches, de désespérants menteurs — parce que ce sont des hommes, des êtres faillibles, et c’est tant mieux.

Ce qu’on célèbre dans un artiste, c’est son œuvre — et c’est pourquoi il faut continuer d’écouter tous ceux qui nous emportent par la beauté de leur création comme une houle bienfaitrice, fût-elle (Umberto Eco l’a très bien montré dans son Histoire de la laideur) accrochée au Mal. Le poète Lautréamont avait raison d’écrire que « toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuel« , mais le créateur, l’artiste, ne doit justement pas être confondu avec un « intellectuel », il n’a pas à faire son autocritique, il a à inventer une œuvre qui parle pour son temps et dont la beauté, quel qu’en soit le support, est sa vérité. Écoutons donc Wagner, Chopin ou Chostakovitch, écoutons la musique comme on lit les livres, comme on regarde les tableaux, sans rien exclure : la culture est en soi une valeur qui se partage, non « pour chacun » mais avec tous.