La Fête de la musique a 30 ans

Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

QUE RESTE-IL DE L’ESPRIT DE LA FÊTE DE LA MUSIQUE ? 



C’est le 21 juin 1982, à l’initiative de Maurice Fleuret, que fut lancée la « Fête de la musique« , initiative conviviale qui voulait marier toutes les musiques, réconcilier tous les styles dans une grande embrassade ouverte à tous. C’était généreux, c’était utopique, c’était l’époque ! Qu’en reste-t-il au moment où s’en prépare la 30e édition ? Une marque qui a essaimé dans le monde entier. Une avalanche de concerts donnés dans les rues et sur les places de presque toutes les villes de France en ce jour du solstice d’été. 

Maurice Fleuret avec Ravi Shankar

Maurice Fleuret avec Ravi Shankar

Mais que reste-t-il de l’esprit de la Fête de la musique telle que l’avait imaginée Maurice Fleuret ?

En fait, peu de chose. Aujourd’hui, la Fête de la musique est d’abord confisquée par une musique, celle qui fait le plus de bruit, qui réunit le plus de monde, qui est représentative de la majorité : la musique de variété. Plus aucune place, du moins dans les rues, sur les places, où l’idée initiale était d’offrir à tous toutes les musiques, pour ces autres musiques que sont la musique symphonique, le piano romantique, la musique de chambre, la mélodie et quantité d’autres genres de ce que, par commodité, on désigne par « musique classique ». Plus d’échange, donc. Bien sûr, il y a bien ici ou là quelques concerts classiques sur une place ou sous un kiosque, mais tellement exceptionnels… L’essentiel de l’activité classique se partage dans des salles fermées, la plupart du temps des salles de concert… comme tout le reste de l’année ! 

C’est-à-dire que la dimension festive s’est perdue pour le classique. D’autant que, trop souvent, ces concerts en salles sont devenus payants alors que l’idée initiale était le partage gratuit des plaisirs musicaux. À la télévision même, seule France 3 maintient un programme musical classique aux couleurs de la fête (en l’avançant d’une journée, au 20 juin, pour ne pas entrer en opposition frontale avec les grosses machines des variétés). Est-ce à dire que la Fête de la musique est morte ? Non, sans doute, mais elle a été institutionnalisée au détriment de la spontanéité qui devait en être la loi, et elle a sinon perdu son âme, au moins l’esprit qui en justifiait la création. 

Bien sûr, quelques initiatives maintiennent cette volonté active, grâce à de rares personnalités qui y croient encore, Jean-Claude Casadesus par exemple. Mais jusqu’à quand ? Que faire donc aujourd’hui pour retrouver cet esprit initial ? Et, au fond, est-ce souhaitable ? Cette idée généreuse du « métissage » des cultures, en particulier des musiques, n’est-elle pas marquée par une idéologie obsolète qui n’a jamais réussi à donner corps à son « mot d’ordre » ? 

Quelques initiatives pourtant constituent, et pas nécessairement le 21 juin, des « fêtes de la musique » à leur manière. Qu’on songe à des manifestations comme « Tous à l’opéra« , dont la réussite va s’amplifiant — comme cette année, où la marraine de l’opération, la soprano Nathalie Manfrino, a joué le jeu jusqu’au bout en offrant plusieurs concerts gratuits à un public ravi ! Qu’on songe à l’initiative de l’Opéra de Rennes offrant à tous, sur un grand écran posé sur la plus grande place de la ville, la retransmission en direct de L’Enlèvement au sérail de Mozart donné dans sa salle ! Ou encore à la multiplication des retransmissions en direct d’opéras au cinéma qui ont brisé la distance entre le « grand public » et cet art dont l’image demeurait trop élitaire. 

La Fête de la musique ne se perpétuera, en ce qui concerne le classique, qu’en échappant à l’institutionnel et en profitant de tout ce qui se présente : ainsi la fête gratuite offerte le 20 juin prochain à Orange à l’occasion des quarante ans des Chorégies (que France 3 retransmettra en direct). Que chacun fasse donc sa fête de la musique dans sa région, dans sa ville, dans son quartier, avec ses amis, ses voisins, ceux qui le veulent bien : on en aura oublié la dimension nationale et toujours un peu jacobine pour en retrouver l’esprit, celui du partage de la beauté. Car la beauté n’a pas besoin d’explication, de justification, de mots d’ordre, d’obligations convenues, d’organisation, de calendriers, elle est au-delà même de toute volonté contingente. Elle est comme la rose du poète Angelus Silesius : « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit ; / Sans souci d’elle-même, ni désir d’être vue. »