Croire !

Alice aux pays des merveilles
Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

Dans notre monde délité, il est plus que jamais besoin d’art

« Comme le monde est encore jeune et beau ! Comme rien n’est épuisé, comme tout peut encore faire battre le cœur des hommes ! » : je tombe par hasard sur ces lignes écrites par Aragon en 1959 et je me dis que seul un poète peut alors croire encore au monde — en écho à la phrase d’un autre poète, le romantique allemand Friedrich Hölderlin : « À quoi bon des poètes en ces temps de détresse ? » Aujourd’hui, dans notre monde qui se délite, il est urgent, justement, de croire à la beauté et à la nécessité de s’en nourrir pour respirer plus haut que dans les salles viciées des marchés financiers. Il est donc plus que jamais besoin de poètes, d’artistes, de musiciens plutôt que d’exégètes qui, interminablement, glosent sur un monde qui leur échappe ou refusent de croire à la beauté parce qu’ils ne sont pas capables d’en avoir envie. Et dans le même texte d’Aragon : « Il y a des gens qui veulent s’excuser de vivre avec une musique savante d’où tout ce qui est musique est banni, pour mieux montrer qu’on connaît l’essence de la musique. » Ce texte pourrait avoir été écrit aujourd’hui — et pourtant il a plus de cinquante ans ! Preuve s’il en était besoin que le monde ne change pas autant qu’on voudrait nous le faire croire…

En cette fin d’année morose, il faut donc saluer les poètes, les artistes, les musiciens, ceux qui, ces dernières semaines, nous ont fait vivre au-dessus des miasmes, ceux qui nous apportent des cadeaux dans les souliers de nos oreilles. Saluer Hélène Grimaud l’infatigable qui, avec son dernier disque, redonne à Mozart cette énergie ardente qui est au cœur de son œuvre et pourtant trop souvent escamotée sous un décoratif de bon aloi. Saluer Alexandre Duhamel, ce jeune baryton qui, en quelques phrases dans le bref rôle de Wagner, a su imposer un personnage, une voix, un tempérament au milieu du naufrage de ce Faust bastillais. Saluer Nina Stemme, la grande soprano suédoise qui, pour ses débuts à l’Opéra de Paris, a en quelques phrases, dès son entrée, fait entendre au milieu de la grisaille ambiante ce qu’était un timbre, une projection, un sens des couleurs et des nuances dans l’univers wagnérien de ce Tannhäuser. Saluer une pianiste au nom imprononçable mais à l’invention sonore prodigieuse : Katia Buniatishvili. Saluer tant d’autres qui nous ont fait du bien ces dernières semaines (chacun reconnaîtra leurs noms — avec justement reconnaissance) : Renaud C, Gautier C ou Anne G, Roberto A, Anna N ou Elina G, Béatrice U, Ludovic T ou Jonas K, Yves H, François C ou David K, Marie-Nicole L, Philippe J, Véronique G, Jean-Guihen Q, Pascal A ou Emmanuelle B, quelques autres, différents pour chacun…

L’exercice d’admiration est de ceux qu’on accomplit avec plaisir, à rebours du snobisme étriqué du « c’est intéressant » et autre « c’est pas mal », tous ces avatars horripilants des prétendus « connaisseurs » qui ne connaissent en fait que leur reflet crispé dans le miroir de leur ego. J’en ai encore croisé un qui pérorait à l’entracte de ce Tannhäuser où je l’avais vu consulter sans cesse son iPhone durant toute la première partie (créant un halo de lumière bien désagréable pour ses voisins) : « C’est superbe, n’est-ce pas ! » me lança-t-il avec assurance… Comme je ne trouvais pas le spectacle « superbe, n’est-ce pas », il me demanda ce que je lui reprochais, hocha la tête sentencieusement, n’explicita en aucune manière son « superbe, n’est-ce pas ! »… et partit ensuite expliquer à ses amis ses nombreuses réserves sur un spectacle que, trois minutes avant, il portait aux nues !… Comme ces quidams qui me demandent régulièrement à chaque entracte « ce qu’il faut en penser », ce « connaisseur » n’a à aucun moment su reconnaître en lui ce qui lui procurait du plaisir ou du déplaisir, il a voulu se fier à la mode, à un a priori, à une réputation et, de ce fait, a oublié de penser, de ressentir, d’aimer.

La beauté est une rencontre qu’il ne faut pas esquiver mais dont l’apparition n’est pas le résultat d’un calcul social. On peut encore, bien sûr (Aragon avait raison), « faire battre le cœur des hommes », et c’est heureux, à condition de savoir s’émerveiller : il ne s’agit pas de croire aveuglément au Père Noël, mais si un Père (ou une Mère) Noël se présente sur votre route, poète, artiste ou musicien, il faut savoir l’accueillir et croire en lui.

Décembre 2011