Il faut entouer la musique de silence pour qu’elle parle

Enjoy The Silence
Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

Parfois, il faut lever le pied, replier ses oreilles, se gaver de silence pour mieux entendre, à la rentrée, les merveilles qu’on vous concocte, retourner à l’intérieur de soi ce miroir que nous tend la musique. Ce devoir de vacances est un peu comme le recul que prend le peintre pour apprécier le paysage qu’il a devant soi, comme la relecture que l’écrivain opère après avoir passé quelques jours sans écrire, comme l’amour que fortifie l’absence. Dans notre monde de la performance à tout-va, de la vitesse et du « résultat », le retrait, la parenthèse peuvent sembler un crime contre la consommation : pourtant, c’est dans ce qu’on appelait autrefois la méditation que se forge l’essence d’une connaissance qui ne soit pas que de transmission et d’accumulation mais qui intègre la part indispensable de son propre regard sur le monde et ses objets artistiques. Pas besoin pour cela d’être agrégé de philosophie : il suffit d’avoir envie de se plonger dans ce qui fait résonner le monde en nous sans pour autant vouloir en « tirer quelque chose ».

Je me souviens de la leçon inaugurale de Roland Barthes à son séminaire de l’École pratique des hautes études : nous étions rassemblés en l’attendant comme le Messie, celui qui allait nous délivrer la vérité et nous donner de quoi remplir notre besace de pensée ; nous avions tous le stylo prêt à noter des phrases, des formules et des analyses que nous pourrions réutiliser lors de tel ou tel examen… Il est entré, discrètement, nous a regardés avec un fin sourire aux lèvres et, de sa voix douce et chantante, nous a dit : « Vous êtes tous là en attendant que je vous donne des noisettes… Mais sachez bien que, durant toute cette année, je ne serai que votre casse-noisette. »

Cette leçon, au sens le plus fort, m’est restée comme une injonction à ne pas confondre l’accumulation de savoirs et la connaissance, la quantité et la qualité, le savoir-faire et le talent, ou (comme Don Giovanni) le nombre (la « liste ») et le désir. Mais la connaissance, la qualité, le talent, le désir — qui sont quelques-uns des prénoms de la beauté — ne s’exercent pas dans cet absurde zapping auquel nous sommes trop souvent soumis, bien évidemment par la télévision d’abord mais aussi par des initiatives dont le projet a priori sympathique peut vite être un nouveau consumérisme.

Et puisque nous arrivons à la période des festivals, écouter un concert, un récital ou un opéra sous les arbres, devant de vieilles pierres ou au bord d’un lac a quelque chose de fort qui nous (re)lie à la Nature ou au passage du temps, pourvu qu’on ne se sente pas obligé d’enchaîner un concert à un autre, un festival derrière l’autre. Car il faut prendre le temps de laisser la musique résonner jusqu’au fond de soi, il faut l’écouter, la respirer, la fréquenter, l’éprouver, et ne pas la recouvrir aussitôt par une autre. Il faut l’entourer de silence pour qu’elle parle.

Tout au long de l’année, vous qui êtes des passionnés de musique, vous « courez » les concerts ou les opéras, vous voulez tout entendre et tout voir, le dernier disque de Renaud Capuçon ou de Cecilia Bartoli, le dernier DVD de Natalie Dessay, vous voulez savoir ce qu’on jouera en novembre ou en février, qui dirigera quoi, quel sera le dernier lieu à la mode (car la musique aussi a ses modes), quel nouveau pianiste ou quelle soprano il faudra découvrir… Je le sais bien, la passion a ces exigences, c’est une gourmandise et c’est bien ainsi, mais à condition qu’elle ne devienne pas une boulimie : si vous êtes amateur de bons vins, vous allez en goûter un, deux, trois ; au-delà, vous prenez le risque non seulement de l’ivresse mais surtout de l’indifférenciation. Rossini, amateur en tous genres, décrivait ainsi la manière de déguster un bon vin : « D’abord, on le regarde ; ensuite, on le hume ; enfin, on en parle. »

La musique non plus ne peut s’accommoder d’un incessant tourbillon ; elle a besoin d’être aimée avec des égards, des paroles pour décliner son amour mais aussi de ce prolongement dans le silence, ce que disait joliment Sacha Guitry : « Le silence qui suit Mozart est encore du Mozart. » Alors, si vous profitiez de cet été pour boire ce silence qui vous rendra ensuite les papilles des oreilles plus sensibles ? Quand on aime vraiment, il n’y a pas de risque à s’éloigner un peu pour faire revenir dans la mémoire, dans la méditation, comme une rumination intime, ce qui s’est décanté et a laissé des traces, c’est-à-dire retrouver l’essentiel.