Être soi-même ?

Etre soi-même
Alain Duault
Ecrit par Alain Duault

Le public souhaite que les artistes répondent à son désir, non au leur.

Ecoutant en cette rentrée un nouvel enregistrement de Carmen affligé d’une chanteuse très chic, très tweed, la blonde Magdalena Kozena, qui ne possède pas le début de l’esquisse de ce qu’on attend d’une Carmen — ardeur, tempérament, feu dans la voix —, je m’interroge : pourquoi régulièrement certains artistes éprouvent-ils le besoin de faire autre chose que ce qu’ils savent si bien faire ? Car cette fausse Carmen est une belle mezzo qui chante superbement Bach, Haendel, Gluck ou Mozart ! De la même manière, quand un chef qui a été un des plus grands défricheurs du baroque, Nikolaus Harnoncourt, s’est mis à diriger des valses de Strauss ou, pire encore, l’Aïda de Verdi, le résultat a été calamiteux ! Ou quand l’immense pianiste qu’est Maurizio Pollini a voulu prendre la baguette pour diriger La Donna del Lago de Rossini, il a dû se rendre à l’évidence que c’était un autre métier — pas le sien. On a même vu un chef d’orchestre brillant, Ivan Fisher, s’improviser à l’Opéra de Paris metteur en scène d’Idoménée de Mozart : la catastrophe, là encore, était au rendez-vous !

Et que penser de ces admirables chanteuses qui, plutôt que de cultiver ce qui est le cœur de leur talent, préfèrent le déprécier dans des domaines où elles sont en décalage avec elles-mêmes, de Renée Fleming, divine Maréchale du Chevalier à la rose, swinguant poussivement en se prenant pour une chanteuse jazzy, à Natalie Dessay, rare soprano à la fois colorature et sensuelle, abandonnant les rôles où elle était inégalable pour d’autres où elle soumet sa voix à des tensions préjudiciables ou pour des aventures hasardeuses qui risquent de lui interdire tout retour ?

La question que posent ces pas de côté est celle de l’image de soi : ces artistes ne s’aiment pas assez pour oser être simplement eux-mêmes et choisissent donc d’être autres, pour leur plaisir. Bien sûr, chacune et chacun revendiquent le droit de sortir d’un carcan, et on peut le comprendre. Mais ces chacune et chacun ont aussi un devoir vis-à-vis du public qui les aime pour ce qu’ils sont ! Vouloir être autre est un choix personnel, égoïste, qui oublie ce que l’artiste doit à son public, ce public qui l’a fait : et ce public déplore que Natalie Dessay ne chante plus la Reine de la Nuit ou Lakmé, comme il préfère entendre Renée Fleming dans Strauss que dans Brad Mehldau, Nikolaus Harnoncourt ou Magdalena Kozena dans Bach, Maurizio Pollini dans Chopin, etc.

Serait-ce que ces artistes qui dérogent à leur image cherchent en fait une autre image — un peu comme ces jeunes filles superbes n’hésitant pas à se défigurer par des piercings qui obèrent leur beauté en attirant l’attention sur elles non par ce qu’elles sont mais par ce qu’elles montrent ? Pourquoi cette peur de faire « trop simple » qui conduit les responsables de salles de concert ou les programmateurs de radio à se méfier de ce qu’ils appellent des « marronniers » : « On ne va quand même pas faire entendre la Cinquième Symphonie de Beethoven ! » Résultat : on ne l’entend plus ! Il est difficile d’être soi-même — mais c’est encore le plus court chemin vers l’autre, vers cet autre que les artistes veulent atteindre, le public, « leur » public.

Un artiste avec lequel je m’entretenais récemment de cet étrange écart me rétorquait le fameux mot de Rimbaud : « Je est un autre« . Mais c’était en avoir une interprétation erronée : la formule rimbaldienne s’applique à la poésie et à son « dérèglement de tous les sens » (autre formule du poète) — mais en aucune manière à cette particulière relation de l’artiste à son public, dans cette illusion de vérité qui en établit le contrat. La simplicité est une vertu, on l’a trop oublié : le public, fût-ce dans la complexité des significations artistiques, souhaite des artistes qu’il aime qu’ils répondent à son désir, et non au leur. Ou pour le dire d’une autre manière : la condition d’artiste oblige. Tous ceux que le public aime tant, Natalie Dessay ou Renée Fleming, Nikolaus Harnoncourt ou Ivan Fisher, Maurizio Pollini ou Magdalena Kozena, tant d’autres, tous ont signé un contrat avec ce public et ils courent en ne le respectant pas le risque de ne plus être aimés. Ce serait dommage.