Sir Thomas ou les bienfaits de l’industrie pharmaceutique

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Un demi-siècle s’est écoulé depuis la disparition de celui que l’on considère généralement comme le premier chef d’orchestre britannique de stature internationale, Sir Thomas Beecham (pardon pour ses aînés). Une personnalité hors du commun, un original pour certains, un génie pour d’autres, bref tous les ingrédients pour le condamner à la fosse aux oublis sitôt disparu. En plus, il était riche. Il payait lui-même les orchestres qu’il fondait. A-t-on jamais vu un artiste procéder ainsi ? Soit on est musicien, et on gagne sa vie (pas si mal pour certains), soit on est mécène et on aide les musiciens. Logique, non ? C’est le cliché en tout cas.
Et puis, les années se sont écoulées. Quelques fans de Sir Thomas, dont je suis vous l’avez compris, ont continué à garder ou à rechercher, voire à diffuser ses enregistrements, car ils avaient quelque chose de différent à une époque où tout devenait trop aseptisé. Incroyable paradoxe, celui dont l’activité provenait des revenus de l’industrie pharmaceutique était à cent lieux de cette approche… médico-pharmaceutique. Sir Thomas ne s’embarrassait pas de ce soin méticuleux qui fera la gloire de ses cadets. N’allez pas en déduire que ce n’était pas en place sous sa baguette, mais ce n’était pas l’essentiel. La musique vivait avec lui, la vie, l’élégance, le chic, et un répertoire inhabituel où les poncifs du répertoire côtoyaient des �”uvres mal connues de Lalo, Delibes, Fauré, Liszt ou bien d’autres. La musique française, il en était le champion. Delius était son ami, il ne l’a jamais abandonné, Delius qu’il préférait aux pompes néovictoriennes dont une récente actualité nuptiale nous a permis de vérifier la vitalité.
Cinquante ans après, c’est l’heure du retour. La découverte pour un grand nombre grâce aux coffrets que réédite EMI classics, l’essentiel de son legs. Ecoutez surtout le coffret de musique française : ces délicieuses pièces de Dolly de Fauré orchestrées par Rabaud ou la délicate musique pour Le Roi s’amuse de Delibes. Et si vous parvenez à mettre la main dessus (elles ne figurent pas dans ces coffrets), les répétitions de symphonies de Haydn. Tout l’humour, toute la façon de travailler de Sir Thomas s’y trouvent réunis. Lui qui n’aimait pas que les premiers pupitres très proches soient tenus par des femmes car, soit elles étaient trop belles, et il était distrait, soit l’inverse et … il était également distrait mais pour d’autres raisons.


Ses collègues n’étaient pas tendres avec lui, qui aimaient mettre en relation les origines de la prospérité des laboratoires Beecham (des pilules laxatives) et la manière d’être de Sir Thomas. C’est humain. Mais l’Angleterre lui doit des belles saisons à Covent Garden, le London Philharmonic et le Royal Philharmonic. L’argent des pilules a du bon.
D’ailleurs, d’autres ont fait aussi beaucoup de bien à la musique avec des ressources de provenance analogue : sans Paul Sacher, est-ce que Bartók, Honegger, Stravinski, Martinů, Frank Martin, Lutoslawski, Dutilleux et tant d’autres auraient livré les chefs d’�”uvres qu’il leur a commandés ? Sans Nicole Bru et sa fondation Bru Zane, est-ce que la musique romantique française ne serait pas condamnée à un oubli regrettable ? Et j’allais oublier les bienfaits de l’homéopathie qui ont permis l’existence d’un orchestre privé, l’Orchestre symphonique français, jusqu’au jour où la fiscalité des entreprises de notre pays a été modifiée pour corriger ce genre d’action qui, j’imagine, détournait des sommes importantes des caisses de l’Etat. Elles ne faisaient que se substituer à une carence de plus en plus évidente. La surconsommation pharmaceutique est dangereuse (pour le trou de la Sécu notamment), mais avec modération elle aide la musique. Cqfd.

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