Un orchestre orphelin

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Quelques jours après le dernier concert que j’ai dirigé à la tête de l’Orchestre philharmonique du Liban, le père de cet orchestre mettait un point d’orgue à une belle carrière entièrement dévouée à la musique. Il faisait chaud dans l’église Saint-Joseph des pères jésuites où nous fêtions le quinzième anniversaire de l’Ecole supérieure des affaires. Nous savions Walid malade mais confiant dans une rémission. Malgré bien des obstacles, il avait voulu que ce concert ait lieu. Et l’orchestre s’est livré corps et âme avec le sourire dans l’un des programmes les plus rayonnants qu’il m’a été donné de diriger avec lui. La cadence finale était plus proche que prévue.

Walid Gholmieh avait fondé cet orchestre il y a onze ans, conscient de la nécessité de recréer une vie musicale à Beyrouth après les traumatismes de la guerre civile. Il avait déjà fait revivre le Conservatoire de Beyrouth dès la fin des hostilités : d’abord une réponse aux aspirations des jeunes, puis une main tendue vers les adultes de toutes cultures et de toutes confessions. Dans un pays où les blessures sont encore vives, la contribution de la musique est déterminante, car elle rapproche les individus. Pas de démagogie dans les programmes. L’orchestre a approché tout le répertoire au fil des ans. Walid tenait absolument à la gratuité totale pour le public, afin de donner à tous un accès à la musique. Et si les concerts se déroulent dans une église, chrétiens et musulmans de toutes confessions s’y côtoient, s’y entassent devrais-je dire car c’est toujours archi-plein. Au début, on sentait le côté bon enfant du public, applaudissant spontanément, souvent à contretemps. Pourquoi s’en offusquer? Quand quelqu’un vous dit “j’aime ce que vous faites” vous n’allez pas le rembarrer. Aujourd’hui, la concentration et l’enthousiasme de l’auditoire suscitent l’admiration.

Walid Gholmieh, le corniste Carlo Torlontano (et son cor des Alpes) et Alain Pâris au Festival Al Bustan en 2009.

En une dizaine d’années, l’orchestre a fait des progrès étonnants. C’est un ensemble cosmopolite qui réunit un bon noyau de musiciens libanais mais aussi des Roumains, Hongrois, Arméniens, Russes ou Polonais. Une douzaine de nationalités au total. Dix ans dans la vie d’un orchestre, c’est peu. A peine l’adolescence. A-t-il déjà un style, une identité ? Pas encore. Mais des réactions collectives, avec l’enthousiasme, les déceptions, les blessures, les inquiétudes, la générosité qui sont les réactions de la jeunesse. Cet ensemble d’une centaine de musiciens vit aujourd’hui comme un groupe.

Chacun partage sa vie entre l’orchestre et l’enseignement au Conservatoire, dont Walid Gholmieh était le président. Une trentaine de programmes par an. Peu ou pas assez de visiteurs étrangers (chefs et solistes) : il faudrait passer à la vitesse supérieure, ce qui serait possible aujourd’hui si de nouveaux partenaires venaient s’investir dans cette action remarquable. Mais dans un pays où l’argent et le commerce sont rois, il est parfois difficile de faire comprendre que ce qui rapproche les individus doit demander des efforts financiers.

Walid m’avait croisé au hasard de concerts que je dirigeais à Bagdad en… 1974. Et il s’était promis de m’inviter lorsque le Liban aurait un orchestre. Quinze ans de guerre, dix ans pour construire, promesse tenue. Depuis une dizaine d’années, nous avons exploré ensemble le répertoire français à raison d’un programme tous les ans ou tous les deux ans: Berlioz, Debussy, Ravel, mais aussi Fauré, Chausson, Saint-Saëns. De jeunes solistes français ont pu se produire aussi avec l’orchestre et maintenant d’autres chefs français viennent compléter cette belle coopération. Dans quelques jours, c’est Placido Domingo qui chantera avec l’orchestre. Pour lui, c’est un retour. Avant lui, Roberto Alagna et Angela Gheorghiu ont compté parmi les illustres invités de l’OPL.

Alain Pâris et l’OPL à l’église Saint-Joseph de Beyrouth en juin 2011


L’avenir de l’orchestre philharmonique et celui du conservatoire sont maintenant entre les mains du gouvernement libanais. Tout comme celui de l’orchestre de musique arabe, le troisième enfant de Walid. Trouver un successeur à Walid Gholmieh ne sera pas chose facile : son charisme, son sens de la diplomatie, son sens de la persuasion et son ambition pour les institutions qu’il avait contribué à fonder ont permis de surmonter bien des obstacles. Il faut que le conservatoire poursuive sa mission pour former de nouveaux auditeurs mais aussi pour assurer progressivement la relève dans l’orchestre. Les Libanais peuvent être fiers de disposer de telles institutions musicales qu’on leur envie au Moyen-Orient. Une page est en train de se tourner, attention à la tourner dans le bon sens.

http://www.lebanesephilharmonicorchestra.com/

http://www.walidgholmieh.com/

http://www.mousikos.fr/liban/index.php?page=pays_accueil



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