Incompatibles

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

La musique est l’art qui rapproche par excellence. Pourtant la vie musicale regorge de situations qui montrent que, loin du dialogue concertant, certaines relèvent de l’incompatible.

La première qui s’impose à nous vient du mélange musique-politique. La pièce de Ronald Harwood représentée depuis peu au Théâtre des Variétés à Paris met en scène Richard Strauss et Stefan Zweig (Michel Aumont et Didier Sandre, aussi étonnants l’un que l’autre). Comment la situation politique de l’Allemagne des années trente peut-elle transformer l’admiration mutuelle qui a donné naissance à La Femme silencieuse en une situation inextricable ? Ronald Harwood traite le sujet avec subtilité, naviguant entre un compositeur tourné vers lui-même et vers les siens et un dramaturge victime du régime qui refusera toute exception par solidarité. On avait déjà apprécié le penchant de Harwood pour ces sujets musicaux délicats dans A torts et à raisons où Michel Bouquet incarnait un Wilhelm Furtwängler cherchant ses marques. Le sujet est éternel : l’artiste doit-il opérer en dehors du pouvoir politique ? Le peut-il ? Et quand vient l’heure des bilans, quel prisme permet une vision honnête, à défaut d’être objective, d’une situation qu’aucun d’entre nous n’aimerait vivre ? David Pownall nous avait entraînés dans un univers analogue avec Staline Melodie : l’intrusion du pouvoir était encore plus directe, puisque ce sont les principes du réalisme soviétique prônés par Jdanov qui étaient en cause. Le contenu avant les hommes, mais le résultat reste identique. Incompatible.

Les hommes n’ont d’ailleurs pas besoin du pouvoir politique pour laisser libre cours à leurs passions négatives, haines ou jalousies. L’exemple de Salieri et de Mozart est le plus fameux, colporté par Pouchkine avant de connaître la notoriété grâce à la pièce de Peter Shaffer et au film de Milos Forman. Entre Debussy et Ravel, la situation était différente : les deux hommes s’estimaient mais leurs partisans en ont fait des rivaux. Plus tard, les adeptes du sérialisme total ont étouffé dans l’œuf toute velléité de création musicale se réclamant d’une tradition. Et aujourd’hui, bien d’autres situations incompatibles embarrassent notre monde musical où il serait plus utile d’unir ses forces que de les opposer. On sait quelle passion toute relative vouent les Français à leurs musiciens. Marcel Landowski avait choisi de faire revenir au bercail tous nos grands chefs exilés qui voulaient participer avec lui à la formidable aventure initiée par André Malraux : reconstruire un paysage musical français. A l’époque, tous les orchestres français étaient dirigés par des chefs français. Aujourd’hui, on les compte sur les doigts d’une main. Pourquoi ? Seraient-ils moins bons que d’autres ? Non, nos chefs s’adapteraient, semble-t-il, moins bien à l’esprit hexagonal. Ils font carrière ailleurs : New York, Los Angeles, Glasgow, Stuttgart… Le processus s’applique aussi à nos meilleurs solistes qui se voient souvent préférer de modestes talents venus de loin… Incompatibles à nouveau.

Toujours à l’époque où Marcel Landowski lançait son plan de renouveau musical pour la France, on a vu un compositeur de renom retirer une de ses œuvres programmées par l’Orchestre de Paris… parce qu’il était en désaccord avec le plan de son illustre collègue. Incompatibles.

Un dernier exemple que nous offre la réédition des Grotesques de la musique d’Hector Berlioz (un petit chef d’œuvre d’observation du monde musical). Pourquoi devrait-on retirer à un compositeur ou à un interprète reconnu le droit à s’exprimer sur la vie musicale ? Berlioz, Fauré, Dukas, Debussy sans oublier Schumann ont été de brillants critiques musicaux qui ont su éclairer le public de leur temps sans tomber dans des propos techniques qui font fuir les amateurs de musique. Des pionniers de ce j’aime à qualifier de vulgarisation intelligente. Pourquoi est-il si difficile de se faire admettre comme interprète et compositeur ? Ou de mener une double carrière d’interprète ? Il y a toujours une case dans laquelle sera relégué notre musicien. Les choses ont commencé à basculer il y a un siècle : Mahler-compositeur a souffert de la notoriété de Mahler-chef d’orchestre. Inghelbrecht et Pierné se plaignaient de la même chose. Paray a fini par cesser de composer. Pour ce qui est de Florent Schmitt, la postérité n’a pas été tendre avec lui, peut-être parce que sa plume avait éreinté plus d’un collègue. Cortot a été souvent critiqué pour ses multiples activités : on lui reprochait de se disperser tout en oubliant que le chef d’orchestre a contribué à faire connaître Wagner en France. Et la liste est longue. Certes aujourd’hui, quelques artistes de grand renom sont parvenus à s’imposer dans plusieurs disciplines, mais au prix de quelle patience : Barenboïm, Boulez, Escaich, Salonen, Zacharias… Trop souvent, avoir plusieurs casquettes c’est prêter le flanc à une certaine suspicion. Incompatibles toujours.

A voir : Collaboration de Ronald Harwood (Théâtre des Variétés) avec Michel Aumont et Didier Sandre

A lire : Hector Berlioz, Les Grotesques de la musique, Symétrie-Palazzettto Bru Zane (Lyon, 2011).

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