Déluge

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

La récente découverte de Michelangelo Falvetti et d’Il diluvio universale, a excité ma curiosité. D’abord à propos de cette œuvre et de son auteur, deux découvertes majeures, mais aussi à propos du sujet. Certains d’entre eux ont inspiré les compositeurs et, par le passé, je ne me suis jamais privé de cette mine pour construire des programmes radiophoniques où se croisaient formes, nomenclatures et esthétiques différentes autour d’un même sujet. Des héros shakespeariens aux grandes villes ou aux saisons en passant par Faust, Don Juan et Don Quichotte, on brasse des pans entiers d’histoire de la musique. Pourtant, quelque chose m’intrigue : au top 50 des sources d’inspiration, le plus grand tirage de tous les livres imprimés, la Bible, n’a jamais provoqué les mêmes effets sur les compositeurs. Du moins les grands évènements qui y sont retracés (en dehors de La Création). Les personnages de la Bible ont délié davantage les plumes : Abraham et Isaac, Moïse, Samson et Dalila, Judith, Salomon ou David ont inspiré (en vrac) Stravinski, Rossini, Saint-Saëns, Vivaldi, Honegger, Haendel et quelques autres. Mais pour revenir au domaine de l’évènementiel, il y a peu de matière avant la Nativité du Christ. Le déluge par exemple : en musique, l’évènement est longtemps resté lié au seul Saint-Saëns, et encore, en se limitant au prélude de son oratorio dont Jacques Thibaud jouait (et avait enregistré) une version pour violon et piano moultement amputée. Il est vrai que le très beau solo de violon de ce prélude avait de quoi tenter, une phrase « aérienne et odorante » selon Marcel Proust ; il figure d’ailleurs assez régulièrement dans les programmes des concerts symphoniques antérieurs à la Première Guerre mondiale. Plus tard, on a découvert ce qu’il y avait autour du solo notamment grâce à un enregistrement de Patrice Fontanarosa, puis la totalité de l’oratorio dans une gravure dirigée par Jacques Mercier. Mais Saint-Saëns aurait-il été le seul à se pencher sur ce sujet dévastateur et ô combien inspirant ? Eh bien non. Il faut seulement se donner la peine de chercher, ce qui n’est pas toujours la règle en matière de programmation musicale.

François Giroust, vous connaissez ? Un contemporain français de Haydn qui a vécu entre 1738 et 1799. Auteur de la messe du sacre de Louis XVI, puis surintendant de la musique du roi (1782-1792) avant de changer son fusil d’épaule avec quelques œuvres révolutionnaires éloquentes comme L’Apothéose de Marat et Le Pelletier. Mais c’est son œuvre religieuse qu’il faut retenir, le motet Super flumina Babylonis (tiens, un adepte de notre période biblique !) et un rituel maçonnique, Le Déluge (1784). Cette œuvre est restée ignorée pendant près de deux siècles, jusqu’à ce que Roger Cotte la tire de l’oubli à l’occasion de la Tenue funèbre solennelle organisée le 20 juin 1970 par la Grande Loge de France pour le 25e anniversaire de la libération des camps de déportés.

Un peu plus tard, Donizetti a signé un opéra, Il diluvio universale, créé à Naples en 1830 et qui n’a connu que deux reprises aux temps modernes : à Gênes en 1985 et en version de concert à Londres en 2005, toutes deux captées et reportées en CD.

Plus près de nous Britten et Stravinski ont abordé le sujet chacun à leur manière. Le premier en 1958 avec Noye’s Fludde (« Noé et le Déluge »), un miracle musical mêlant un grand nombre d’enfants à des chanteurs et instrumentistes adultes professionnels pour former une sorte d’opéra dont le succès semble pérenne. Le second en 1962 avec The Flood, un jeu musical télévisé qui n’est jamais parvenu à sortir de la boite cathodique malgré d’indéniables qualités populaires, notamment ce que Stravinski qualifiait de « danse du ventre dodécaphonique » d’Adam et Eve.

Pour tenter d’être complet, on pourrait ajouter les contributions d’Alexander Goehr, The Deluge, une brève cantate pour deux voix de femmes et huit instruments (1959), et Hugues Dufourt, Le Déluge d’après Poussin, une vaste page symphonique inspirée du tableau évoqué dans le titre (2001).

La découverte et l’accueil enthousiaste réservé au Diluvio universale de Michelangelo Falvetti vient combler une lacune majeure. Qui s’accompagne de la découverte d’un musicien baroque totalement inconnu. Ce Sicilien à découvrir (1642-1692) doit sa sortie de l’ombre au ténor Vincenzo Di Betta qui donne la partition du Diluvio à Leonardo García Alarcón, le directeur de l’ensemble Cappella Mediterranea, en 2001 ; lui-même persuade Alain Brunet de le monter à Ambronay en 2010, année où la thématique du festival est centrée sur la Méditerranée. Les choses s’enchaînent assez vite : enregistrement dans la foulée, concerts repris en tournée (récemment dans l’Est de la France), publication d’un numéro des Cahiers d’Ambronay. Le travail de reconstitution de Nicolò Maccavino est étonnant de vie. Il n’y avait pas d’orchestration dans le manuscrit. Il fallait donc aller « à la pêche », en sachant que la tradition instrumentale religieuse sicilienne était nécessairement et historiquement très différente de celle des autres régions italiennes. C’est la force de la couleur qui s’impose, percussions incluses. Maintenant, une question se pose : Falvetti restera-t-il l’homme d’une œuvre ou va-t-on découvrir d’autres pages de la même tenue ?

http://hautsgrades.over-blog.com/article-le-rituel-funebre-le-deluge-de-fran-ois-giroust-musique-62445047.html

http://www.ambronay.org/

A écouter :

Falvetti, Il diluvio universale, Cappella Mediterranea, dir. Leonardo García Alarcón, CD Ambronay

Donizetti : Il diluvio universale, dir Jan Lathan Koenig (1985), Bongiovanni GB 2386/87-2 / dir. Giuliano Carella (2006), Opera Rara ORC 31.

Dufourt, Le Déluge d’après Poussin, Ensemble Modern, dir. Dominique My, æon AECD 0209.

A lire :

Il diluvio universale, Michelangelo Falvetti, Cahiers d’Ambronay 5 (2011, distr. Symétrie)

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