Les chefs au banc d’essai

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

En zappant sur la toile, je tombe sur le compte rendu d’un concert dans lequel le critique, des plus respectables, s’emporte contre le directeur musical de l’Orchestre philharmonique de New York… parce qu’il bouge trop, ce qui perturbe sa perception de l’interprétation. Un autre souligne la présence d’un pupitre devant le chef, ce qui le gêne (le critique, pas le chef). Un troisième aimerait le voir sourire davantage en saluant. Et l’on pourrait continuer à l’infini autour de la couleur des cheveux (teints ou pas teints), de la longueur des baguettes, de la tenue, et j’en passe. Autant de critères qui constitueraient une bonne base pour un banc d’essai des chefs d’orchestre. Car pourquoi échapperaient-ils à ce que subissent hôpitaux, classes préparatoires, fonds communs de placement, appareils électroménagers ou d’informatique ?

Lorsque j’étudiais dans la classe de Pierre Dervaux, la sobriété du geste était primordiale, à l’image du maître. Plus tard, la rencontre avec Charles Munch ou Georg Solti m’ont révélé qu’il n’y a pas d’évangile en la matière. Le geste du chef s’adapte à son physique pour être le plus clair et le plus expressif. Ne doit-il pas servir avant tout à aider les musiciens ? Le geste de Solti, souvent difficile à comprendre pour le profane, était très efficace pour les musiciens, geste forgé au fil des heures passées dans les studios d’enregistrement, à l’abri des regards. Seule l’efficacité comptait, et avec quelle précision ! Le geste de Munch était imprévisible, torrentiel, passionné, parfois réduit à sa plus simple expression, parfois gigantesque. Tout dépendait de l’instant, toujours armé d’une immense baguette. Celui de Fritz Reiner était minuscule. Paul Paray pouvait diriger la Chevauchée des Walkyries du seul regard.

Et il n’y a pas que le bras : les yeux, le visage, un sourire. Quel chef n’a pas croisé tel ou tel regard d’instrumentiste vérifiant qu’il va bien attaquer au bon endroit ? « Les musiciens d’orchestre ne regardent pas le chef », leitmotiv bien connu des conversations d’entractes. Si, ils le regardent ; quand c’est nécessaire, fugitivement, efficacement. Encore faut-il que le regard du chef soit disponible et non pas noyé dans la partition. Le vrai problème du « par cœur » se situe là : diriger sans partition n’est pas un critère de qualité. Lorin Maazel a une mémoire phénoménale qui lui permet de diriger même les opéras par cœur. A l’inverse, j’ai vu Riccardo Muti ou Seiji Ozawa diriger le grand répertoire avec la partition. Phénomène de mode. Le coupable, c’est Arturo Toscanini. Et j’ai honte d’en parler ainsi car la cause vient de sa déficience visuelle. Par la force des choses, il avait mémorisé les partitions. Et peu à peu, tout le monde voulut faire la même chose. Chacun à ses risques et périls, envers et contre le respect que l’on doit aux instrumentistes de l’orchestre qui, eux, ont une partie sur le pupitre. Mais les modes changent et la raison finit toujours pas s’imposer.

Deux livres récemment publiés viennent apporter de l’eau à mon moulin. L’ouvrage de Yannick Simon consacré à Jules Pasdeloup permet de découvrir l’impact d’une autre qualité dans la personnalité du chef d’orchestre, c’est le charisme. En portant la musique symphonique sur les boulevards (l’actuel Cirque d’hiver), Pasdeloup a été l’inventeur du concert populaire. C’était un animateur infatigable mais peut-être un chef d’orchestre de moindre talent. « Paix à tes gaffes Pasdeloup » écrivait Willy dans ses fameuses chroniques. Peu importe. Il n’avait probablement pas le professionnalisme d’un Colonne ou d’un Lamoureux, mais ce qu’il a fait, personne n’avait osé l’envisager avant lui. Ce champion de Berlioz, Bizet, Lalo ou Saint-Saëns a ouvert des voies. Pourtant, il ne pèserait pas lourd au banc d’essai… Le travail de Yannick Simon devrait aider à remettre quelques pendules à l’heure.

Au cœur de l’orchestre, tel est le titre de l’ouvrage de Christian Merlin. Le critique musical du Figaro nous entraîne dans les coulisses de ce monde mal connu du mélomane pour en dévoiler les règles du jeu, les usages, les traditions (bonnes et déplorables). Son propos, truffé d’anecdotes recueillies au fil des ans, a le mérite de sonner vrai, même s’il n’est pas toujours à l’honneur des protagonistes, chefs ou musiciens. Au diable la langue de bois, un peu de transparence ne fait pas de mal. Et chacun découvrira qu’il y a longtemps que les chefs sont passés au banc d’essai par leurs orchestres. Ils n’en sont pas morts pour autant…

Yannick Simon, Jules Pasdeloup et les origines du concert populaire, Symétrie/Palazzetto Bru Zane, Lyon, 2011.

Christian Merlin, Au cœur de l’orchestre, Fayard, Paris, 2012.

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