Exporter notre musique…

Philharmonie
Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

… n’est pas chose facile. Certes, les grands orchestres de la planète jonglent aussi aisément avec Debussy, Ravel ou Dutilleux qu’avec les reste du répertoire. Mais ils ne sont pas seuls dans le POM (paysage orchestral mondial). Il existe quantités d’orchestres moins connus, de grand talent et qui touchent des publics considérables. C’est à ces orchestres que je pense : dotés de moyens financiers beaucoup plus réduits, l’exploration de répertoires inhabituels est synonyme pour eux de coûts financiers exorbitants. Leur « crédit-invitation » doit se compenser par une recette, donc une fréquentation accrue. Or si l’on excepte Berlioz, certaines pièces de Ravel, deux ou trois œuvres de Debussy, la Symphonie de Franck et L’Apprenti sorcier, notre musique ne fait pas recette. Pourtant, j’entends dire partout : « Nous aimons la musique française, mais nous n’osons pas la jouer sans un chef français, car elle est trop difficile ». Ou plutôt trop éloignée de la culture de ces orchestres. Car dans le monde entier, on prépare les jeunes instrumentistes à pratiquer le répertoire orchestral avec Beethoven, Brahms ou Tchaïkovski, avec les classiques du XXe siècle que sont Bartók, Stravinski ou Chostakovitch, mais presque jamais avec Debussy ou Ravel. Que vous alliez en Chine ou en Europe centrale, en Afrique du Sud ou au Mexique, le constat est toujours le même après la première répétition : comment faire comprendre tout ce qui se trouve au-delà des notes. Pour nous, c’est évident : une certaine marmite dans laquelle nous sommes tombés quand nous étions petits…

Et pourtant…

De récentes expériences m’ont montré qu’il faut oser, toujours oser.

La Philharmonie Slovaque de Bratislava veut célébrer Debussy avec un choix audacieux : les Trois Images, à eu près ce qu’il y a de plus difficile chez ce musicien ; une planète lointaine pour la plupart des instrumentistes. En trois jours, le pari est gagné. Et pourtant, que d’obstacles à surmonter, à commencer par les indications du compositeur que Debussy notait systématiquement dans sa langue maternelle (ce que les éditions récentes continuent à perpétuer) : dans un orchestre où la francophonie ne doit pas dépasser les 5%, le chef se transforme en dictionnaire ! Le poids de l’archet debussyste, un véritable enjeu dans un orchestre où c’est plutôt l’archet brahmsien qui sert de référence. Le côté incisif des attaques notamment pour les cuivres habitués à de belles rondeurs germaniques plus proches d’une bière bien moussante que d’un bouchon de champagne qui part sèchement. La subtilité des harpes. L’exactitude d’une touche de cymbales… Et cette musique qui ne cesse de se dérouler avec de nouvelles idées, sans respecter le schéma rassurant exposition, développement, réexposition, coda.

A Budapest, c’est la Symphonie en Ut de Dukas qui provoque un vent d’incompréhension. Ici, la structure de référence va aider, mais l’excessive richesse du matériel musical déroute ; il faudra du temps pour capter le fil directeur et comprendre où veut en venir le compositeur.

A Ljubljana, La Tragédie de Salomé de Florent Schmitt fascine et se laisse dompter. On sent que les deux derniers directeurs musicaux de la Philharmonie slovène ont cultivé notre répertoire. Et la luxuriance orchestrale de Schmitt tient parfois autant de Stravinski que de Debussy.

A Bucarest, Ma mère l’Oye et le Requiem de Fauré sont vite apprivoisés par l’Orchestre national de la Radio roumaine. Ici, les musiciens parlent une langue musicale d’expression latine et si bon nombre d’entre eux ont intégré l’orchestre depuis peu avec une pratique réduite de ce répertoire, les racines communes prennent rapidement le dessus.

La mondialisation des orchestres que j’ai tant déplorée aurait-elle ses limites ? Serait-elle réservée à une catégorie d’orchestres qui « jouent dans la cour des grands », une cour où tout le monde joue au même jeu. Les cours adjacentes auraient-elles préservé une certaine identité ? Enfin une bonne nouvelle parmi les annonces de réductions de crédits, risques de disparition pure et simple, non remplacement d’instrumentistes retraités. Quant aux esprits malins qui voudraient tirer mon analyse vers les basses-cours, qu’ils sachent qu’elles n’existent pas pour les orchestres. Souvenez-vous de Hans von Bülow : « Il n’y a pas de mauvais orchestres, il n’y a que des mauvais chefs ».

Deux mots pour renvoyer à deux excellents petits livres qui appuieront mon propos : Florent Schmitt de Catherine Lorent (Bleu nuit éditeur) et Debussy d’Ariane Charton (Folio biographies). L’occasion de découvrir derrière les musiciens des hommes peu ordinaires dont la vie a été un parcours d’une étonnante richesse à la croisée des cultures : le doute, la lutte, les petites bassesses humaines, ils ont vécu, tout simplement. Et leur vie est un roman.

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