L’opéra, drogue ou passion?

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

C’est devenu un lieu commun entre musiciens : toutes les conversations commencent par quelques échanges sur le thème « ça va mal, ça va très mal ». Là où nos amis d’Outre-Manche distilleraient quelques jolies formules sur le climat qui se dérègle, la pluie qui n’est plus ce qu’elle était, ou sur le côté absolument « charming » du dernier crachin qui a arrosé le gazon de Lady Weed, nous confrontons nos expériences sur la baisse de fréquentation dans les salles de concert, la baisse des subventions, la baisse du moral des instrumentistes, qui induit une baisse de qualité, d’ailleurs l’enseignement n’étant plus ce qu’il était il est normal que ça baisse… Seuls semblent épargnés les cachets de stars. Mais nous n’en sommes pas.

Rien ne brillerait donc à l’horizon, aucun espoir, aucune idée ne permettrait d’anticiper une période qui sera forcément décapante pour les arts de la scène ? J’en vois une pourtant dans le domaine de l’opéra. Les salles sont toujours bien remplies, les compositeurs continuent à écrire pour la scène, les musicologues et musicographes ne se privent pas non plus de tels plaisirs. Oui, me direz-vous, mais l’opéra c’est spécial. Ceux qui l’aiment sont des passionnés, c’est comme une drogue et ils sont prêts à se mettre sur la paille pour satisfaire leur passion. Il est vrai qu’un lyricomane en manque coûterait très cher à la Sécu s’il fallait lui prescrire une semaine à Bayreuth, trois jours à Salzbourg, convalescence à Vérone et suivi mensuel avec rééducation à la Scala. Sans pouvoir se mesurer avec Agecanonix, bon nombre d’entre nous se souviennent d’une époque où le genre de l’opéra était condamné par les nouvelles élites issues de la fin des années soixante : comment pouvait-on croire encore à ces arguments désuets, à ces scènes d’amour où la diva pèse trois fois plus lourd que son Roméo ? Je le concède, c’était fréquent, mais pas seulement l’apanage des divas : Luciano Pavarotti a cassé (sur scène) un tabouret au Palais Garnier pour avoir voulu y déposer ses deux cents et quelques livres et Montserrat Caballé s’est retrouvée collée au sol car l’antidérapant était prévu pour des personnages plus sveltes. Détails. Aujourd’hui, on décommande les cantatrices dont le physique ne correspond plus au rôle. C’est plus simple. Et le public se bat pour assister à ses ouvrages favoris.

Drogue ou passion ? La voix humaine provoque des réactions physiologiques que les instruments ne suscitent pas d’une manière analogue. Il est vrai qu’un beau contre ut de la Castafiore a des effets destructeurs sur le service de verres de Moulinsart. Il doit donc toucher quelque endroit reculé de notre individu où nichent des cellules sensibles. Réactions physiologiques mais aussi réactions physiques : on se bat à l’opéra, on chahute pour le moins, on siffle. Au concert, c’est plus feutré, on n’applaudit pas ou on fait semblant pour montrer sa désapprobation. Ce ne sont pas les mêmes cellules. Cette passion de l’amateur d’opéra a traversé les crises et les générations. Mais l’opéra n’aurait pas survécu sans une mutation profonde que cette passion a induit : d’abord la qualité, puis la crédibilité. A force de vouloir être crédible, nous sommes peut-être passés d’un excès à l’autre : aujourd’hui une mise en scène qui ne transpose plus l’action fait figure d’exception. Une production qui ne trouve pas dans tel ou tel ouvrage un message digne de Sartre, Kierkegaard ou BHL n’est pas digne de ce nom. Certains opéras se prêtent à de telles transpositions, certains opéras peuvent être lus au travers d’un décodeur qui fonctionne, mais pas tous. Carmen avec la chevelure de Mélisande, est-ce vraiment crédible, est-ce vraiment utile ? L’ouvrage de Bizet n’a pas besoin de tels artifices.

Néanmoins, force est de constater que l’opéra fait aujourd’hui partie de la vie de chacun : un roman policier porté à l’écran a fait redécouvrir La Wally et son compositeur, Catalani, oubliés du plus grand nombre. Verdi sert maintenant de support publicitaire aux pâtes et pizzas après avoir fait vendre des voitures. Les compilations du genre « classiques de la publicité » ou « Verdi fait sa pub » dans lesquelles l’opéra se taille la part du lion comptent parmi les meilleures ventes de CD. Des expositions majeures n’hésitent pas à s’arrêter sur les relations entre la peinture et l’opéra. Et surtout, grâce à l’initiative du Met reprise par d’autres grandes maisons d’opéra, on peut suivre en direct des représentations lyriques dans des salles de cinéma du monde entier, justifiant par cet élargissement de l’audience les subventions colossales investies.

Cette évolution, on la retrouve dans le besoin de se documenter : des livres sur l’opéra ne cessent de paraître : ouvrages encyclopédiques comme L’Univers de l’opéra dirigé par Bertrand Dermoncourt, une véritable manne d’informations qui va bien au-delà des sujets usuels (j’ai beaucoup aimé les entrées « Psychalanyse » et « Scandales », entre autres), ou du plus subjectif Dictionnaire amoureux de l’opéra d’Alain Duault, qu’il s’agisse d’ouvrages de réflexion comme Opéra, Eros et pouvoir de Dominique Jameux. Certains expliquent et décrivent, d’autres analysent et voient dans l’opéra un vecteur de transmission d’un message dont il n’est pas toujours porteur. Peu importe, le genre vit, il prête à controverse, il suscite des passions, c’est l’essentiel. Tout mieux que l’indifférence.

Alors, ce que l’opéra est parvenu à vivre, cette mutation pour en faire un genre adapté à la demande du public en ce début de XXIe siècle, pourquoi le reste du monde musical ne parviendrait pas à le vivre ? Il faut des idées. Le concert lambda n’est pas mort, c’est la façon de le concevoir qui doit changer. On a déjà fait évoluer la tenue de scène qui était un repoussoir pour certains. Bien sûr, il faut de l’argent et la tendance est plutôt à la baisse. Alors, chers Collègues, lorsque vous plaiderez la cause de votre subvention face à des élus décidés à rogner encore une fois la somme qu’ils vous accordent, n’oubliez pas qu’une étude des plus sérieuses commanditée par l’Opéra de Lyon a montré qu’un euro d’argent public versé à cet établissement induit 0,80€ d’impact économique des spectateurs (hôtels, restaurants, spectacles…) et 2€ d’impact économique de l’activité de l’institution (sous-traitants locaux de l’Opéra), 2,80€ grâce auxquels travaillent beaucoup de gens, ceux-là même qui viendraient allonger la liste des demandeurs d’emploi si cet euro de subvention était réduit ou supprimé. A bon entendeur…

A lire :

L’Univers de l’opéra, sous la direction de Bertrand Dermoncourt, Laffont, coll. Bouquins, Paris, 2012

Dictionnaire amoureux de l’opéra, par Alain Duault, Plon, Paris, 2012.

Opéra, Eros et pouvoir par Dominique Jameux, Fayard, Paris, 2012.

A voir :

l’exposition Bohèmes au Grand Palais, à Paris jusqu’au 14 janvier 2013.

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