Deux géants de la baguette

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

 

Pourquoi faut-il attendre la disparition des grands artistes pour découvrir l’ampleur de leur talent ? Ce phénomène éternel m’a toujours préoccupé car il ne repose pas uniquement sur des clichés. Certes, la mode accrue du jeunisme poussée par des agents et producteurs discographiques avides de nouveautés faciles à médiatiser relègue les aînés dans une semi-obscurité. On le percevait déjà hier, moins qu’aujourd’hui certes, mais c’était dans l’air du temps. Usure d’un public qui croit tout savoir sur ces artistes et veut chercher ailleurs quelque chose de nouveau ? Usure des artistes en mal de renouvellement ? les deux, mon général.

La gestion d’une carrière, notamment celle des chefs, relève aujourd’hui d’un savoir faire où l’artiste, le management et le médiatique doivent cohabiter sans laisser aucun de ces trois paramètres prendre l’avantage sur les deux autres. Le jeune projeté dans la lumière éblouissante des feux de la rampe a son talent, son audace et son enthousiasme, mais il doit savoir résister pour acquérir le répertoire, l’expérience et la connaissance des rapports humains. Plus mature, il doit lutter contre cette usure évoquée plus haut et savoir se renouveler. A l’âge des cheveux blancs, il lui faut résister contre la poussée des générations montantes et trouver sa place dans un marché encombré. Et si Dieu lui prête vie, lorsqu’il atteint l’âge de la sagesse, il n’a qu’à recueillir les fruits d’un long parcours pour les redistribuer. Beau programme, mais combien parviennent à le mener à son terme ?

W. Sawallisch à l'époque de Bayreuth (1957-62)

W. Sawallisch à l’époque de Bayreuth (1957-62)

La disparition récente de Wolfgang Sawallisch et de Colin Davis illustre dans une certaine mesure cette analyse qui n’a rien de désabusée. Certes, aucun d’entre eux n’a connu les tunnels de notoriété que d’autres, moins illustres, traversent (ou ne traversent pas) au cours de leur carrière. Aucun d’entre eux n’a connu la maladie comme Abbado ou Ozawa. Mais pour les avoir approchés à divers moments de leur parcours artistique, j’ai pu mesurer qu’ils ont su durer, l’un comme l’autre, qu’ils ont su se renouveler.

Sawallisch1

Le grand chef de fosse qu’était Sawallisch a été appelé, au fil des années, au chevet d’orchestres en crise d’évolution. Le mozartien-berliozien qu’était Colin Davis n’a cessé de nous surprendre en élargissant son répertoire à des œuvres nouvelles qu’on n’aurait jamais imaginé lui voir diriger. Le passage de Sawallisch à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande a été mal vécu par certains, car une mutation s’imposait alors. La page Ansermet était tournée, son apport n’était pas oublié, mais il manquait une polyvalence de style que les orchestres d’esthétique française n’avaient pas à cette époque. Dans les années 1980, le Docteur Sawallisch fut appelé au chevet de l’Orchestre National de France encore convalescent de la transition ORTF/Radio France. Il fallait apprendre à orchestre entièrement renouvelé comment jouer Beethoven, Brahms et Schumann. Plus tard, c’est l’Orchestre de Paris qui reçut les mêmes soins avec le fameux cycle Beethoven, étalé sur plusieurs saisons. A Philadelphie, Sawallisch imposa au cours de sa première saison une symphonie de Haydn par programme, pour réapprendre le style classique oublié depuis un quart de siècle. Plus les années passaient, plus le pouvoir communicatif du chef se développait. Sawallisch n’a jamais été quelqu’un d’excessivement chaleureux. C’était un grand monsieur, d’une parfaite courtoisie, mais ce n’était ni un séducteur ni un harangueur de foules, ce n’était ni Giulini ni Bernstein. Là où il était de bon ton de se contenter de peu, il n’hésitait pas à fustiger la médiocrité. Son approche reposait sur la rigueur et l’exigence. On lui a souvent reproché une certaine froideur, qui s’est atténuée au fil des années car, surtout dans ses rapports avec les musiciens français, il avait compris qu’avec un peu de souplesse, ils donneraient le meilleur d’eux-mêmes.

Colin Davis avant-hier…

Colin Davis avant-hier…

Colin Davis reconnaissait lui-même avoir eu des rapports conflictuels avec les orchestres au début de sa carrière : la limite entre exigence et véhémence est parfois difficile à apprécier. Plus tard, lorsque le chef n’avait plus rien à prouver, son propos était devenu homéopathique. Je me souviens avoir enregistré certaines de ses répétitions pour l’émission Travail d’orchestre que je produisais alors sur France Musique. J’ai rarement été aussi fasciné… et aussi embarrassé : il ne disait rien. Tout passait par le geste, par le visage, quelques mots très discrets. Comment traduire à l’antenne une telle situation ? Il me fallait expliquer ce qui se passait, ce que Colin Davis avait corrigé d’un coup d’œil ou d’un sourire.

Colin Davis hier…

Colin Davis hier…

La grande force de ces aînés, c’est leur expérience. Ils entendent instantanément ce qui se passe, ils le voient même, car les endroits où trébuchent les instrumentistes sont les mêmes pour tous les orchestres du monde. Et ils le savent. Là où le chef en quête d’assurance guette l’erreur pour la faire remarquer et montrer qu’il l’a entendue, l’aîné est attentif pour aider l’instrumentiste à surmonter le passage difficile. L’un dirige pour se mettre en valeur, l’autre pour aider l’orchestre à s’améliorer. Je me souviens des précieux conseils de Paul Paray qui connaissait mieux que quiconque Debussy, Ravel ou Fauré : « Commencez votre répétition à tel endroit ; c’est toujours difficile à mettre en place, mais dès lors que ce sera fait, l’ensemble du mouvement marchera comme sur des roulettes. »

Lorsqu’un grand chef très âgé tire sa révérence, on lit ou on entend toujours le même commentaire : « C’était le dernier géant d’une génération en voie de disparition. » Certes, on ne peut rien faire contre la disparition des générations successives, mais la notion de géant continuera à exister car la vie des chefs est ainsi faite : il faut un certain engrais qui ne porte ses fruits que molto moderato. A 77 ans, Gary Bertini me disait, sans fausse modestie : «  Je commence à être bon ». Si la valeur n’attend pas le nombre des années, force est de reconnaître qu’elle a quelque chose en commun avec les bons vins. Santé !

 

Laisser un commentaire