L’orchestre: honneur ou déchéance ?

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Faire partie d’un ensemble constitué relève d’une approche radicalement différente selon les régions du globe, selon les cultures. La discipline des Allemands n’est un secret pour personne. Pas plus que le professionnalisme des Anglo-Saxons ou des Nordiques. Est-ce à dire que les autres (suivez mon regard) ne sont ni professionnels ni disciplinés ? Loin de moi une telle idée. Pour avoir eu le privilège de travailler à ce jour avec près de 80 orchestres différents dans le monde entier, j’ai appris qu’il faut dépasser les apparences pour trouver les véritables qualités des instrumentistes. Les Latins sont bavards et extériorisent leurs sentiments ; les Nordiques sont pudiques et se livrent difficilement ; les Allemands sont disciplinés mais ont besoin d’être mis en confiance ; avec les Slaves, il faut travailler dans le calme ; découvrir les Chinois Macao
réclame beaucoup de patience… etc. Là où un travail sous pression donne de bons résultats, il est catastrophique ailleurs. Là où des explications imagées sont nécessaires, elles font rire ailleurs. Là où il suffit d’expliquer à quel résultat aboutir, il faut préciser la marche à suivre ailleurs. Comment s’y retrouver ? On déplore par ailleurs une mondialisation des orchestres dont les sonorités se ressemblent de plus en plus au point d’en perdre leur identité. Mais les individus qui les composent restent bien différents les uns des autres et ancrés dans leur culture. N’est-ce pas contradictoire ?

Travelling arrière.

Une famille française de classe moyenne. Le fils veut embrasser une carrière d’instrumentiste à cordes. Nous sommes en 196… Un réel talent, ce petit. « Mais n’est-ce pas dangereux ? S’il ne réussit pas comme soliste, que fera-t-il ? ». Un interlocuteur ose parler d’orchestre à ses parents. « Plutôt mourir, vous n’y pensez pas. Quelle déchéance ! ». Le sujet est clos. Pourtant, les places vacantes dans les orchestres sont nombreuses et les rémunérations comme la stabilité de l’emploi commencent à s’affirmer. Au Conservatoire, on entretient alors cet état d’esprit et les étudiants considérent la classe d’orchestre avec un mépris analogue à celui des forts en maths à l’égard de l’éducation physique. On y va pour chahuter.

Retour en 2013.

Il aura fallu un demi-siècle pour que les choses changent. Création du troisième cycle, généralisation des orchestres de jeunes, politique d’échanges internationaux, suppression des frontières. 625x351!Il existe aujourd’hui un enseignement de l’orchestre à tous les niveaux de formation instrumentale. Jouer dans un orchestre est devenu un métier respectable, passionnant, qui réclame une approche différente. On peut simultanément être soliste et jouer dans un orchestre. Il existe même aujourd’hui une diversité des profils où chacun peut trouver son bonheur : permanent dans un orchestre symphonique de tradition, intermittent dans des formations spécialisées, opéra ou concert, symphonique ou orchestre de chambre, instruments d’époque ou instruments modernes… La libre circulation au sein de l’Union européenne a ouvert les frontières et élargi le marché dans des proportions considérables : qui eut pu penser, il y a seulement vingt ans, que tant d’instrumentistes français trouveraient leur place dans des orchestres allemands ou britanniques ? Parmi les prestigieux Wiener ou Berliner Philharmoniker, à l’Orchestre symphonique de Londres, aux Etats-Unis… Une clarinettiste française, Marie-Cécile Boulard, alors soliste d’un des orchestres d’Athènes, avait fondé un site fort utile tenu par des musiciens français fixés dans des orchestres étrangers. La crise grecque a mis fin à sa carrière personnelle, mais le site est encore visitable, même s’il semble en veilleuse http://www.mousikos.fr/.

Jouer dans un orchestre, serait-ce devenu un honneur ?

J’espère que ce changement de mentalité est en train de s’opérer de façon durable car le travail s’amplifie en profondeur. Un exemple : la multiplication des orchestres d’amateurs qui parviennent à un niveau plus que respectable. Les groupes où se croisent amateurs et professionnels, au bénéfice de tous : l’enthousiasme des uns enrichit l’expérience des autres et réciproquement. Certes, on aimerait que l’enseignement instrumental s’accompagne d’une pratique d’orchestre obligatoire sans attendre les niveaux supérieurs. C’est le cas dans bien d’autres pays et le métier s’assimile plus facilement. Apprendre à écouter, apprendre la virtuosité spécifique de l’orchestre, apprendre à décoder les demandes d’un chef parfois confus dans ses explications mais dont l’enthousiasme ne laisse pas indifférent, apprendre le compromis : savoir jouer un peu faux pour que l’ensemble sonne juste. Ce sont quelques aspects de cet univers fabuleux que décrit bien Adrian McDonnell dans son livre Virtuosité d’orchestre : Virtuositéce traité des techniques d’ensemble destiné aux musiciens d’orchestre est tout aussi utile aux chefs, une sorte de livre de cuisine trois étoiles. Ce sont les recettes ; bien sûr rien ne remplace le coup de main. Ce qui est important, c’est d’entrer dans la pratique réelle. Les ouvrages antérieurs consacrés à la pratique d’orchestre restaient généralement à la surface des choses et vus au travers du chef. Certaines figures légendaires de la direction d’orchestre ont tenté d’expliquer leur art, des témoignages souvent intéressants, mais trop techniques (Scherchen, Malko, Weingartner) ou confrontés à l’impossibilité d’expliquer l’inexplicable (Munch, Walter). En prenant le problème dans l’autre sens, Adrian McDonnell donne une double chance à ses lecteurs : les instrumentistes comme les chefs peuvent y apprendre beaucoup. Ça ne donnera pas du talent à ceux qui n’en ont pas. Ça n’apprendra pas la psychologie de l’orchestre aux individualistes. Mais les autres y trouveront du grain à moudre.

A lire : Adrian McDonnell, Virtuosité d’orchestre, Editions Corélia, Paris, 2013.

 

 

 

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